
Il y a cette patiente, que pour des raisons de confidentialité nous appellerons Marine. Marine, c’est la taulière : la doyenne, en même temps que la plus ancienne dans l’EMS.
J’ai l’ai rencontrée à un groupe de parole que j’animais. Elle pensait, comme je suis accompagnant spirituel, que j’animais un culte. « Bonjour monsieur le pasteur » elle me dit en arrivant. Je lui dis que je ne suis pas pasteur. « Alors bonjour monsieur le diacre ». Je ne suis pas diacre non plus. « Mais sacrebleu qu’êtes-vous donc ? » me dit-elle en riant. J’explique alors à Marine que je suis accompagnant spirituel, et que chaque mois j’anime un groupe de parole à l’EMS en plus d’accompagner les résidents individuellement. « Eh bien, ce n’est pas plus mal, on pourra en placer une de temps en temps comme ça ». Elle rigole.
Quand je la rencontre, Marine a déjà plus de 100 ans. Et elle a ses petites habitudes. Elle va marcher tous les matins. Elle fait le tour du village, où elle est connue comme le loup blanc. Puis elle revient pour le repas. Dans nos échanges, elle me parle d’un temps que les moins de 80 ans ne peuvent pas connaître. L’espace d’instants précieux, je suis plongé dans les rues du village il y a presque un siècle. Marine et moi nous voyons régulièrement au début, mais sommes dans des échanges certes cordiaux et amicaux, mais de convenance. Elle commente ce qui se passe et fait des parallèles avec ce qu’elle a connu. Elle fréquente le groupe de parole, auquel elle ne participe que de manière passive. Notre relation lui convient très bien ainsi. Par moment, j’ai envie de gratter sur certaines brèches qu’elle me donne à voir dans l’échange, mais je ne le sens pas. Alors je n’entre pas.
Je l’ai connue quelques temps avant d’avoir des problèmes de santé qui m’ont éloignés de l’EMS pendant plusieurs semaines. Pendant mon absence, Marine a eu un accident. Rien de grave physiquement parlant, même si on m’annonce que cognitivement il y a un gros changement. On me prévient qu’elle « erre » et « tourne » beaucoup plus, et qu’elle est parfois plus « agitée ». À mon retour, elle est effectivement changée, perdue. Elle parle toujours et même plus, bien que cherchant ses mots. Lorsqu’elle me voit, elle me reconnaît mais sans pouvoir me nommer. Elle vient vers moi et me dit : « Mais oui on se connaît. Je ne pourrais pas dire d’où, mais on se connaît ». Je lui dis qui je suis, mais elle fait la moue, l’air de dire que ça ne lui évoque rien. Elle me prend avec elle, son bras dans le mien, et nous allons nous asseoir. Bien qu’elle ne se rappelle pas de moi explicitement, quelque chose de nos rencontres infuse apparemment en elle un sentiment de calme. Une sorte de souvenir inconscient peut-être ? Je suis dans sa chambre avec elle, et elle m’explique qu’elle revient ici plus souvent parce qu’elle reconnait ses meubles : ça la rassure. Mais elle cherche quelque chose sans savoir quoi. Son discours est très décousu. Puis elle s’assied sur le lit. Je suis sur une chaise à côté d’elle et je la sens stressée. Je lui prends la main et elle se calme. Et si toute la discussion était jusque-là confuse, l’espace d’une phrase elle exprime toute sa détresse avec une pleine lucidité : « je ne suis plus avec moi ».
Marine perd pied, et elle s’en rend compte. Je ne peux dans cette relation qu’être impuissant, et elle me partage la souffrance que cela génère chez elle de se voir ainsi se perdre, sans pouvoir complètement l’exprimer. Aujourd’hui, elle ne peut plus aller faire sa balade matinale. Elle ne peut en fait plus sortir seule de manière générale, ce qui rend la situation encore plus triste à mes yeux, et probablement encore plus dure pour elle. Alors de temps en temps, lorsque la météo le permet, je vêts marine de sa veste à col de fourrure synthétique, je lui tiens le bras, elle prend sa canne et nous sortons marcher un moment à l’extérieur. Ces petites balades lui font au moins un tout petit peu de bien.
Nos rencontres ne sont aujourd’hui pas aussi chargées en mots. Mais elles le sont beaucoup plus en émotions, parfois désagréables, mais non moins légitimes. Et elles le sont aussi beaucoup plus en échange et en partage. Marine me parle d’elle, chose qu’elle ne faisait que peu avant. Et peut-être contre-intuitivement, alors que nous parlons moins, et que son discours est beaucoup plus confus, nous avons une relation qui n’est pas simplement moins superficielle, mais qui se trouve être beaucoup plus profonde. Marine m’apprend chaque jour l’importance de la simple présence dans la relation.
Alors merci pour tout Marine, et à notre prochaine balade !