De l’amour et de la compassion rationnelle

Cette esquisse fait suite à une précédente, dans laquelle je parlais du détachement proposé par Maître Eckhart. Si vous ne l’avez pas lu, vous pouvez la lire en préambule.

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Pourquoi j’écris sur l’amour

Maître Eckhart écrit ceci : « Beaucoup de maîtres prônent l’amour comme ce qui est le plus haut, tel saint Paul quand il dit : « Quelque tâche que j’entreprenne, si je n’ai pas l’amour, je ne suis rien. » Mais je mets le détachement encore au-dessus de l’amour ».
C’est que le détachement permet l’amour et non l’inverse. Mais encore faut-il comprendre ce que j’entends ici par amour, ce que je vais essayer de développer, car je crois que ce terme est galvaudé tant il revêt de significations et de compréhension différentes en français. La difficulté vient probablement du fait qu’il nous est difficile de limiter à un terme la traduction d’un mot grec comme « agapé » qui s’apparente plus à un « concept » qui nécessite d’être pensé plus que traduit. Cette idée de l’amour est indépendante d’une notion de sentiments, d’élan ou d’affection. Il s’agit d’un concept bien plus vaste

Lorsque je fréquentais le milieu évangélique, on me disait d’aimer Dieu de tout mon cœur. Je n’ai jamais su ce qu’il fallait comprendre par là. Je devais l’aimer plus que ma femme, mes enfants et ma propre famille. Mais déjà là, il est question de trois amours différents : je n’aime pas ma conjointe, comme mon frère, ni comme mes enfants. Jean-Yves Leloup écrit : « si nous employons le même mot pour dire « j’aime les framboises, j’aime mon chien, j’aime ma femme, j’aime le travail bien fait, la justice, l’art, la vérité, j’aime Dieu… », nous ne parlons pas du même amour, ni heureusement de la même expérience […] » D’où mon parti pris : le mot amour ne convient plus. Je dois trouver un autre terme. Alors, je sais : écrire sur l’amour, c’est un peu un pari perdu d’avance. Néanmoins, je le fais non pas pour parler de l’amour en soi, mais plutôt pour essayer d’en esquisser le pourtour, pour trouver une alternative à ce mot au sens trop flou, ce mot malade. De plus, l’idée d’aimer Dieu, d’injecter à son endroit des sentiments (compris comme une personne) me parait absurde, idée que je développerai aussi dans ces quelques lignes.

Pierre m’aimes-tu ?

Jean 21, 15-17 : Après qu’ils eurent déjeuné, Jésus dit à Simon-Pierre : Simon, fils de Jean, m’aimes-tu (« agapao » en grec) plus que ceux-ci ?
Il lui dit : oui seigneur, toi tu sais que j’ai de l’affection (« phileo ») pour toi.
Il lui dit : fais paître mes agneaux. Il lui dit à nouveau, une deuxième fois : Simon, fils de Jean, m’aimes-tu ? (« agapao »)
Il lui dit : oui seigneur, toi tu sais que j’ai de l’affection (« phileo ») pour toi.
Il lui dit : sois le berger de mes moutons. Il lui dit pour la troisième fois : Simon, fils de Jean, as-tu de l’affection (« phileo ») pour moi ?
Pierre fut attristé qu’il lui ait dit la troisième fois : « as-tu de l’affection (« phileo ») pour moi ? » Et, il lui répondit : seigneur, toi tu sais tout, toi tu connais l’affection (« phileo ») que j’ai pour toi. Jésus lui dit : fais paître mes moutons. (traduction personnelle)

Je pense que la plupart des prédicateurs ont dû se frotter à ce texte au moins une fois. Que dire sinon que dans ce texte ou « agapao » et « phileo » sont souvent traduits les deux par aimer, trahissant ainsi le sens du texte ? Néanmoins, bien que traduits par le même mot, ces deux idées sont pourtant bien distinctes. Il y a l’affection que nous éprouvons, un sentiment humain élevé, qui engage les sentiments, et/mais qui attendra toujours quelque chose en échange ou en retour. De l’autre côté, un « amour » inconditionnel, qui n’attend lui rien en retour. Il n’attend rien en retour, car il découle d’un détachement total de l’autre : il est ce qu’il est, indépendamment de nos projections, de nos attentes, de nos désirs, envies, fantasmes, de nos sentiments à son égard, etc. Ce dont parlent Pierre et Jésus dans ce passage sont deux notions non de degrés différents, mais de natures différentes. L’amour que Jésus propose se veut autre que celui de Pierre, en ce qu’il n’engage pas nos sentiments et nos affects tout d’abord. Comment sinon répondre à l’appel « d’aimer (« agapeo« ) nos ennemis » (Mat 5, 44) ? En ce qu’il n’attend donc rien en retour ensuite. « L’agapé n’est pas de l’ordre de l’avoir : on ne l’a pas, il se donne à travers nous et parfois, sans que nous en connaissions la cause, rien d’extérieur ne le provoque alors que l’amour désir (eros) ou l’amour amitié (philia) s’articulent assez bien dans le corps et le psychisme que nous sommes, on peut « avoir » de cet amour-là. » (Jean-Yves Leloup). La forme d’amour à laquelle Jésus appelle ses disciples dans le texte est l’agapé, qui est inconditionnel, et non une amitié ou une affection que l’on peut ressentir pour une personne, qui est un amour conditionnel.  Ainsi, « aimer Dieu » et « aimer son prochain » selon le plus grand commandement, n’est pas quelque chose qui engage les affects, les sentiments, mais la volonté. L’agapé est un amour sans condition, sans « pourquoi ». Un amour indicible, hors de toute représentation, dans le détachement total. C’est un amour qui ne se dit pas, mais qui se vit. C’est l’altérité la plus épurée.

Cela me conduit à cela : cet amour, plus qu’un acte ou un sentiment, est un état, que nous pouvons toujours à nouveau retrouver par l’exercice du détachement. C’est une notion que l’on ne peut pas décrire par un mot. C’est un mélange de bienveillance, d’accueil inconditionnel du réel, de l’autre dans ce qu’il est de plus profond, d’acceptation. C’est peut-être un agir. Ou peut-être un non-agir. C’est une présence totale et un détachement total aussi. L’amour en tant que tel ne trouve finalement pas d’équivalent satisfaisant en français. Pour cette raison, je vais me résigner à utiliser la transcription phonétique du terme grec, « agapé ».

Le problème d’aimer Dieu

Si je comprends personnellement Dieu comme une expérience à la manière d’un Klaas Hendrikse, beaucoup croient en une personne qu’ils disent aimer. C’était mon cas quand je fréquentais le milieu évangélique. J’étais persuadé (en toute bonne foi) que j’avais un échange réel et intense avec une personne, vivante, que j’appelais Dieu, à qui je parlais et qui me répondait. Mon amour, au sens de tout mon élan, y compris affectif, était tourné vers cette personne. En y réfléchissant aujourd’hui, je trouve cela absurde. Absurde, car la foi est un pari : celui qui croit ignore si Dieu existe, sinon ce ne serait pas de la foi. Il ne sait pas, mais il croit que oui, pour paraphraser Eric-Emmanuel Schmitt. Et l’idée d’aimer une personne, d’injecter des sentiments à son endroit, sans savoir s’il existe vraiment, me parait étrange. C’est choisir d’aimer une personne sans savoir si elle existe ou non. Cette absurdité teinte évidemment ma compréhension des textes bibliques. De plus, quel Dieu que l’on aurait jamais vu, nous demanderait de l’aimer sans condition alors que nous ne le connaitrions pas ?

Matthieu 22, 36-40 : Maître, quel est le plus grand commandement dans la loi ? Celui-ci (Jésus) lui déclara : tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, et de toute ton âme et de toute ta pensée ; ceci est le plus grand et le premier commandement. Le second lui est semblable : tu aimeras ton prochain comme toi-même. À ces deux commandements sont suspendus toute la loi et les prophètes. (traduction personnelle)

Ainsi, le plus grand commandement, ce n’est pas aimer Dieu d’abord, et ensuite aimer les autres. Aimer Dieu, c’est aimer les autres. C’est pareil. Il n’y a pas d’amour pour Dieu, quoique l’on entende par Dieu, s’il n’y a pas d’amour pour les autres. Aimer Dieu, ce n’est donc pas un sentiment, un affect. C’est avant tout une volonté. Cette volonté se matérialise en accomplissant pour l’autre, pour le prochain, cet agapé : un mélange de bienveillance, d’acceptation inconditionnelle de l’autre dans tout ce qu’il est, d’accueil radical, de miséricorde et de pardon. Aimer Dieu, c’est aimer son prochain. Et les symboles bibliques vont plus loin : celui qui n’aime pas son prochain n’a jamais connu Dieu (1 Jean 4,8). Cela me fait dire ceci : le plus grand commandement est donc accessible à tous, que l’on croit en l’existence de Dieu ou non.

Paul Bloom et la compassion rationnelle

J’ai cherché chez les théologiens contemporains un discours qui me permettrait d’expliciter un peu mieux cette idée. C’est finalement chez un psychologue que j’ai trouvé une porte d’entrée, à travers l’idée chez Paul Bloom de la compassion rationnelle.

Paul Bloom est l’auteur du livre « against empathy » (=contre l’empathie). Alors que ce sentiment, ce réflexe empathique est brandi comme une vertu cardinale (et à juste titre) dans mon secteur d’activité, Paul Bloom nuance cela en montrant à quel point cet aspect de notre vie émotionnel peut être limitant, et ce me semble être un parallèle intéressant pour parler de l’amour agapé. L’auteur nous explique dans son livre que l’empathie est une émotion capricieuse et irrationnelle qui se nourrit de nos préjugés. Ainsi, sans pour autant brider notre réflexe empathique, Bloom invite plutôt à activer la partie analytique de notre intellect pour baser nos choix sur ce qu’il appelle la compassion rationnelle. Pour autant, il n’est pas question d’affirmer que l’empathie n’est pas bonne. Car le fait de pouvoir nous placer dans les chaussures de l’autre est probablement ce qui, au fil de notre évolution, nous a permis de créer des groupes sociaux stables. De plus, c’est l’empathie, et la possibilité de nous imaginer ce que vit l’autre qui nous permet de développer une morale incarnée qui va bien au-delà de la simple pétition de principe froide. Mais, le contexte du monde a bien changé. Et si auparavant cela nous permettait de souder des groupes à « échelle humaine », la mondialisation et la vision globale du monde modifient la donne. À cette échelle, l’empathie n’est plus adaptée pour prendre des décisions morales. À l’échelle mondiale, l’empathie est, selon lui, ce qui nous empêche de prendre des décisions moralement vertueuses.

L’empathie est « l’intuition de ce qui se passe en l’autre, sans oublier toutefois qu’on est soi-même, car dans ce cas il s’agirait d’identification. Pour Carl Rogers, l’empathie consiste à saisir, avec autant d’exactitude que possible, les références internes et les composantes émotionnelles d’une autre personne et à les comprendre comme si l’on était cette autre personne. » (Cf.: dictionnaire de psychologie, voire sources) Cette définition nous permet aisément de comprendre qu’effectivement, à taille humaine, l’empathie est un bien précieux et qu’à une échelle plus large, elle devient un piège potentiel.

En effet, si notre empathie fonctionne bien lorsque nous voyons le visage d’un semblable souffrant, celle-ci peine à se mettre en marche lorsque nous sommes face à des statistiques froides comme le nombre de victimes d’un conflit armé par exemple. Cela, les chercheurs de fonds l’ont bien compris : un visage sans chiffre fonctionne bien mieux sur notre cerveau et pour enclencher un réflexe empathique nous incitant à donner de l’argent, qu’une statistique ou un chiffre froid, aussi objectif soit-il. Pour le dire autrement, nous serons bien plus enclins à donner, étant attendri par un visage d’enfant qui nous parait en détresse, que parce que nous aurons intellectuellement conscience que notre don aidera des personnes. Ainsi, l’empathie peut nuire à la prise de décision rationnelle, tant les émotions que nous pensons percevoir, ou les émotions générées par le visage d’un semblable peuvent obscurcir notre jugement. De plus, l’auteur nous explique que l’empathie est sélective : nous sommes naturellement plus empathiques envers des personnes proches de nous et qui nous ressemblent. On voit ainsi comment nous pouvons être conduits à prendre des décisions fondées sur des émotions plutôt que sur une évaluation rationnelle des conséquences de nos choix.

Paul Bloom propose d’adopter un outil, que je trouve complémentaire au réflexe empathique, qu’il nomme donc la compassion rationnelle. Cela consiste à introduire dans notre prise de décision une évaluation des besoins de l’autre plus objective, en considérant les conséquences des différents choix sur la durée. Ainsi, l’on peut, et c’est bien naturel, ressentir de l’empathie pour une personne. Cependant, cela ne signifie pas nécessairement que l’on doit agir en fonction de ces émotions. La rationalité devrait jouer un rôle plus important dans la prise de décisions morales. Dans sa vidéo de vulgarisation, DirtyBiology le formule bien ainsi : certains philosophes comme Peter Singer « conseillent de donner aux institutions qui sauvent le plus de personnes pour chaque dollar récolté, de ne pas juste chercher le sentiment chaud et agréable d’avoir fait une bonne action, mais aussi de réfléchir à maximiser l’impact de cette action. Bref, de s’intéresser plus aux statistiques qu’aux visages d’enfants tristes. Ressentir de la compassion, sans devenir un miroir à émotions. »

L’agapé est un effort

Cette vision me parait intéressante pour parler de l’amour. Parce que si l’empathie, l’émotion, est un réflexe, la compassion, selon Bloom, est un effort. De la même manière, nous pouvons comprendre l’amour, l’agapé tel que nous le propose la Bible, non comme un réflexe ou comme un sentiment, mais comme un effort. Il demande de passer outre ce que nous pouvons ressentir pour faire l’effort de nous soucier du besoin de l’autre, nous centrer sur lui, afin d’y répondre de la manière la plus ajustée possible. Jésus était rogérien bien avant Carl Rogers.

Deux textes viennent éclairer cette compréhension de l’amour. Le premier est le texte extrêmement connu de la parabole du bon samaritain. « Un homme qui descendait de Jérusalem à Jéricho, tomba au milieu de brigands qui l’ayant dépouillé et tabassé, s’en allèrent, le laissant à moitié mort. Par hasard, un prêtre descendait par ce chemin et l’ayant vu passa de l’autre côté de la route. De la même manière, un lévite passant au même endroit et l’ayant vu passa de l’autre côté de la route. Faisant route, un samaritain vint près de lui, le vit et fut pris aux entrailles. S’étant approché, il pansa ses blessures en versant de l’huile et du vin, le plaça sur sa monture, le mena à une auberge et prit soin de lui. Le lendemain, il prit deux deniers qu’il donna à l’aubergiste et dit : prends soin de lui et ce que tu aurais dépensé en plus, je te le rembourserai lorsque je reviendrai. » (Luc 10, 30-35 – traduction personnelle)
Le second qui va dans le même sens est cette parole de Jésus qui nous dit : « Vous avez entendu qu’il a été dit : tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi. Mais moi je vous dis : aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent, afin que vous deveniez fils de votre père dans les cieux. Il fait lever son soleil sur les bons et les méchants, et il fait pleuvoir sur les justes et les injustes. Si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense avez-vous ? Les collecteurs (d’impôts) ne font-ils pas de même ? Et si vous ne saluez que vos frères, que faites-vous de plus ? Les païens (non juifs. Chouraqui traduit « les goïms ») ne font-ils pas de même ? Vous serez donc parfaits (accomplis) comme le père céleste est parfait ». (Matthieu 5, 43-48 – traduction personnelle)

L’agapé, on le voit aisément ici, n’est pas un sentiment qui appelle à nos affects, mais qui appelle à notre raison. Il s’agit de passer par-dessus nos émotions et nos pulsions pour prendre la décision la plus morale possible. Indépendamment du statut de celui qui se trouve en face de nous. Qu’il soit notre ami, qu’il nous déteste ou qu’il soit notre ennemi, l’agapé agit en faveur de chacun de la même manière. Aimer au sens de l’agir envers son ennemi, de faire preuve d’agapé ne va pas de soi. Cela demande un effort. Comme pour le samaritain : aider un juif qu’il sait qui le considère mal du simple fait qu’il est samaritain ne va pas de soi. En plus de demander un effort considérable physiquement parlant, cela lui demande un effort intérieur de lâcher prise, de détachement, pour aller dans le sens du besoin de l’autre. Aimer son ennemi, aimer celui qui nous fait du mal, aimer celui dont on sait qu’il pense du mal de nous, ce n’est pas automatique… bien au contraire, le sentiment qui nait naturellement n’est pas un sentiment d’amour.

Ainsi, à force de parler d’amour, on a perdu de vue la portée de l’agapé, de ce que cela représente. Comme je l’ai dit, aimer Dieu, c’est absurde si on ne comprend pas de quoi il en retourne. Il ne s’agit pas de quantifier les sentiments que l’on peut ressentir. Aimer Dieu étant synonyme dans la Bible d’aimer son prochain, il est question non pas d’aimer plus, mais de passer par-dessus les sentiments que nous pourrions ressentir pour prendre des décisions justes. Je le crois, les textes ne nous invitent pas à aimer beaucoup, ils nous invitent à aimer « mieux ».

Sans effort, il n’y a pas de détachement. Sans détachement, selon Eckhart, il n’y a pas d’amour. L’amour est un effort.

Sources et pour aller plus loin

Catherine Bensaid & Jean-Yves Leloup – Qui aime quand je t’aime, Albin Michel, 2005.
Maître Eckhart – l’amour est fort comme la mort, Gallimard, 2013.

Roland Doron et Françoise Parot (dir.), Dictionnaire de psychologie, puf, 2007.
Paul Bloom – Against empathy, the case for rational compassion, Vintage, 2018 (en anglais)

Vidéo de vulgarisation sur le livre de Paul Bloom en français par DirtyBiology : https://www.youtube.com/watch?v=6s_zXFmWM6g&t=794s
L’approche centrée sur la personne (Carl Rogers) : https://fr.wikipedia.org/wiki/Approche_centr%C3%A9e_sur_la_personne

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