
Il y avait cette patiente, que pour des raisons de confidentialité, nous appellerons Ruth. J’ai accompagné Ruth pendant quelques années, jusqu’à son décès en 2014. En allant dernièrement visiter Mathilde, j’ai repensé à mon passé d’accompagnant spirituel en addictologie et j’ai voulu raviver les souvenir de quelques patients.
Ruth était de ces quelques résidents que j’ai d’abord connus comme civiliste avant d’être engagé comme accompagnant spirituel. C’est à l’atelier poterie, où j’ai effectué quelques semaines de service, que j’ai commencé à la côtoyer plus régulièrement. Ruth faisait partie des meubles de l’institution, puisqu’elle y résidait depuis plus de vingt ans lorsque j’y suis arrivé.
Étant civiliste, ne faisant ainsi pas partie de l’équipe, je pouvais de tisser des liens différents avec les résidents, de ceux que leurs référents avaient avec eux. Je travaillais là, sans vraiment y travailler. Je n’étais que de passage, et cela simplifiait les relations : il y avait beaucoup moins d’enjeux. Ruth avait l’habitude de donner des surnoms à tous les collègues, ainsi qu’à quelques autres résidents. Elle était parfois fleurie, pour ne pas dire cruelle dans les sobriquets qu’elle nous attribuait. « La grosse vache » pour sa voisine de chambre par exemple. « Le Yankee » pour un collègue d’origine américaine. « L’œil de Moscou » pour l’intendant qui était partout. Et, il y avait l’exception des jeunes civilistes. Comme d’autres auparavant, elle m’appelait « Bubeli ». « Le petit garçon » en suisse allemand. Elle était parfois rude avec les collègues, mais très tendre avec les civilistes. Régulièrement, elle venait vers moi, me mettait un chocolat dans la bouche et partait sans rien dire. Gare à celui qui refusait le chocolat.
Elle avait son caractère. Lorsqu’il y avait des contrôles d’alcoolémie aléatoire, Ruth se fâchait tout rouge. Je l’entends encore pester avec son accent suisse allemand. « Qu’est-ce que vous me faites chier avec ça encore, vous croyez que je veux boire à mon âge ?« . Elle avait passé 70 ans, mais toujours autant d’énergie. Alors, le collègue chargé du contrôle posait l’alcootest sur la table et attendait. Au bout d’un moment, Ruth allait d’elle-même souffler dedans sans rien dire et s’en retournait à son travail. C’était la règle, elle le savait, et s’y pliait toujours. Mais, toujours, ça l’énervait ! Puis, il y avait parfois un nouveau collègue qui ne connaissait pas Ruth, et qui insistait encore et encore, ce qui avait le don de l’énerver. Toutefois, il se mettait vite au pas de Ruth.
Quand j’ai été engagé comme accompagnant spirituel après mon service civil, on m’avait dit que mon surnom allait surement changer. Je n’étais plus civiliste. Et, cela n’a pas manqué. Même si de temps à autre, elle m’appelait encore « Bubeli », un jour, j’ai reçu mon nouveau patronyme. Un matin, alors que je lui faisais signe depuis l’autre bout du couloir, elle me dit : « qu’est-ce que tu as toi là-bas, tu veux me bénir padre ?« . Passer de « Bubeli » à « Padre », il y a un tout de même un pas. Certaines choses n’avaient en revanche pas changé : Ruth continuait à me biberonner au chocolat.
Toute la période où je travaillais dans cette institution comme accompagnant spirituel, je n’ai pas accompagné Ruth spécifiquement. Nous n’avions pas d’entretiens formels. Mais, étant présent dans la maison trois jours par semaine, je la croisais au moins trois fois. Un café ici, une petite balade là, le tour des chats en fin de journée… Oui, parce qu’elle s’occupait des chats. L’institution se trouve sur les hauteurs du village, un peu coupée du monde, en bordure de forêt. Les chats pullulaient à l’époque, leur reproduction étant peu contrôlée. Ils étaient donc semi-sauvages et peu se laissaient caresser. Les résidents y étaient attachés, et ils pouvaient les nourrir, pour autant qu’ils financent la nourriture. Ruth s’en occupait avec assiduité.
Je n’ai passé plus de temps avec Ruth que lorsque nous avons appris qu’elle était en fin de vie. À la suite de quelques indices apportant des suspicions, elle a effectué un contrôle médical et le verdict est tombé : Ruth souffrait d’un cancer. Comme elle avait passé plus de 20 ans dans la maison, Ruth souhaitait terminer sa vie ici, et l’équipe voulait aller dans ce sens. À partir du moment où elle était alitée, j’ai commencé à passer régulièrement en chambre et à passer plus de temps avec elle. C’était fin 2014. Je me le rappelle, car c’est la période où mon ex-femme était enceinte de mon premier enfant. Pendant neuf mois, Ruth me demandait si c’était pour bientôt. Un jour, elle me dit : « j’espère que je pourrai voir ton petit quand il arrivera. » En novembre 2014, quelques semaines après la naissance de ma fille, j’ai l’ai apporté à Ruth pour qu’elle puisse la voir. Ma fille était en écharpe et ses deux petits pieds dépassaient. Ruth a regardé son visage et a pris un petit pied dans sa main. Elle l’a caressé, m’a regardé et a souri. Quelque temps après, elle me dira : « tu as bien fait ça, Bubeli. » Bubeli était de retour.
Ruth est décédée dans l’institution. Elle a pu, selon son souhait et celui de l’équipe, finir sa vie dans sa chambre. Auprès de l’équipe qui était presque sa seule famille. (Je crois qu’elle avait un cousin encore vivant quelque part en Suisse allemande), auprès de ses chats dont elle s’occupait depuis plus de vingt ans. Quand Ruth est partie, c’est un bout de l’esprit de la maison qui est parti avec elle. Ma seule frustration dans cette relation, c’est de ne pas avoir pu assister à son enterrement, à cause d’obligations professionnelles. Mais, pour ces années passées ensemble et tous les bons souvenirs que je peux me remémorer aujourd’hui, merci Ruth !