
Il y avait ce patient, que pour des raisons de confidentialité, nous appellerons Gilles. Je l’ai connu en psychiatrie. Lorsque je suis arrivé dans les foyers de vie, la collègue que je remplaçais m’a fait visiter les lieux et m’a présenté Gilles comme un habitué du service. J’ai donc tout naturellement pris la suite de son suivi.
Je dois bien l’avouer, accompagner Gilles n’était pas la tâche la plus difficile de ma carrière d’accompagnant. À bien des égards même, j’avais le sentiment d’être un peu un imposteur : je n’avais pas l’impression d’être au travail. Gilles n’était pas un homme très difficile. Au contraire, c’était la simplicité incarnée. C’était un compositeur de musique : il jouait du piano et de l’harmonica. Lors de ma visite inaugurale, ma collègue dit à Gilles : « tu vas être heureux, Jérôme qui me remplace est musicien. Il fait de la guitare et du piano. » Gilles s’est immédiatement tourné vers moi et m’a lancé : « on pourra jouer ensemble ? » J’ai évidemment accepté. À l’époque, j’animais mensuellement un groupe de parole dans la chapelle de l’institution. Gilles, qui était de sensibilité catholique, y participait. Il avait demandé si l’on pouvait accrocher le crucifix de sa grand-mère au fond de la chapelle. Il aimait lors de chaque groupe s’y rendre pour réciter une prière de repentance. Je n’étais personnellement pas sensible à ce moment de recueillement, mais c’était important pour lui. En revanche, j’étais sensible à la sincérité et la dévotion avec laquelle Gilles se donnait à cet instant.
Chaque semaine, le lundi matin à 9:30, Gilles et moi nous retrouvions au foyer. Nous avions demandé l’accès à la salle de musicothérapie. Comme celle-ci était libre, nous avons pu y aller facilement. Il y avait tout un tas d’instruments : des percussions, des flûtes, des guitares, des synthétiseurs, etc. En préambule à notre première rencontre, il m’a demandé de lui jouer un morceau de guitare et un morceau de synthétiseur : « je veux voir si vous avez le niveau pour suivre mes morceaux » qu’il me dit. J’ai joué, et après trois accords, il m’a arrêté. « C’est bon, c’est bon. Ça ira bien. » C’était un peu sa manière de me dire que nous étions sur son territoire, et que c’est lui qui guidait ces instants. Gilles a commencé à jouer. C’était sommaire. Il avait beaucoup de peine à tenir le rythme. Mais, il y avait quelque chose de si authentique, de si vrai, que c’en était vraiment émouvant. Parfois, certains collègues du foyer riaient quand il jouait. Moi, il m’a profondément touché par son investissement personnel dans ce qu’il faisait. Je dois bien avouer que de toutes les expériences musicales que j’ai eues, mes duos avec Gilles sont parmi celles que j’ai le plus aimées.
Lundi après lundi, il me montrait ses compositions. Elles se ressemblaient toutes un peu, mais il apportait un soin particulier à chacune d’elles. Il avait vraiment le souci du détail. Même lorsque les harmonies étaient les mêmes, les petites différences donnaient à chaque composition une touche singulière. Je prenais habituellement le second synthétiseur et je l’accompagnais. C’est pour cela que je parlais de sentiment d’imposture : semaine après semaine, j’avais une pause avant la pause : je faisais de la musique avec Gilles pendant 30 minutes. Puis, pendant un petit moment, mais pas trop longtemps, car il avait de la peine au niveau du langage, nous parlions. Il me parlait de lui et de ce qu’il vivait chaque jour au foyer. Il n’abordait jamais le sujet de sa religion, parce qu’il y avait le groupe de parole pour ça, qu’il disait. Ses émotions, il peinait à les exprimer. Tout du moins verbalement. C’était dur pour lui de mettre des mots et de cibler ce qu’il ressentait. En revanche, il avait une sensibilité à fleur de peau lorsqu’il jouait du synthétiseur. C’était brut. Ce qu’il n’arrivait pas à dire avec des mots, il pouvait au moins l’exprimer en jouant. Je n’avais pas immédiatement compris, trop focalisé sur mon sentiment d’imposture, que ce moment musical était nécessaire pour lui. Salvateur dans l’évacuation de ce qu’il emmagasinait intérieurement au quotidien, dans le fait d’être en foyer et de partager la vie d’autres personnes, qui font que la notion d’intimité devenait toute relative à ses yeux.
Un jour, j’ai émis l’idée qu’il puisse enregistrer ses morceaux. Il en était fou de joie. J’ai contacté un ami qui avait enregistré le disque d’un de mes groupes pour lui demander s’il était ouvert au projet. Il m’a répondu positivement. Il me fallait alors contacter le curateur de Gilles pour mener ce projet à bien, car il nécessiterait un investissement financier. Je n’ai cependant pas eu le temps de le faire, car COVID est arrivé. Le foyer a été mis en quarantaine, et le responsable de l’unité m’a demandé d’arrêter le projet. Finalement, cela n’a jamais abouti, car mon accompagnement a pris fin, comme beaucoup d’autres, lorsque j’ai été déplacé dans une autre unité suite à des restructurations internes. Ce changement a eu lieu, lui aussi, durant la période COVID.
Par la suite, les foyers ont changé d’affectation : ils n’appartenaient plus à la psychiatrie désormais. J’ai donc dû prendre congé de tous les patients que je suivais. Lorsque nous nous sommes dits au revoir, Gilles pleurait. Il m’a remercié pour tout ce temps passé ensemble. C’est plutôt à moi de le remercier !