
Certaines amitiés durent et d’autres non. Il en est une qui dure depuis bientôt 30 ans, c’est celle que j’ai avec Philippe. Nous avons tous les deux passé les 40 ans, nous nous sommes rencontrés à l’école secondaire. Aussi loin que je m’en souvienne, sans pour autant me rappeler des sujets de discussion, nos balades pendant les récréations étaient mes premières tentatives pour refaire le monde. Une protophilosophie préadolescente. Presque 30 ans plus tard, nous voilà pères de famille et ayant traversé bien des aventures, parfois ensemble. Je peux dire, comme tout bon quadragénaire, qu’on a fait les 400 coups, Philou et moi. Les premiers émois amoureux, les premières fêtes, les erreurs de jeunesse… mais également les moments plus difficiles. Deux évènements marquants pour moi : le décès d’une amie que nous avions adolescents, partie trop tôt dans un accident de moto. Le décès de la mère de Philippe, des suites d’un combat contre la maladie, qui était un peu comme ma seconde maman lorsque j’étais adolescent. J’ai passé un grand nombre de week-ends chez lui. À regarder des bêtises à la télé (je crois qu’on a vu tous les épisodes de toutes les séries AB) ou à faire des pâtes à 2 h du matin après nos sorties ou nos soirées plus casanières. La famille de Philippe, c’était donc un peu ma seconde famille. Je peux dire sans trop hésiter qu’il est, avec Davide et Mickaël, la personne qui me connait le mieux.
Des passions communes nous animent tous les deux, bien qu’il y ait peut-être injecté plus de temps et d’énergie que moi. Le jeu de rôle d’abord. C’est celui qui m’y a initié, et l’un des seuls maîtres du jeu avec qui j’ai joué. Je dois bien avouer que j’ai toujours trouvé qu’il avait un talent certain pour raconter des histoires et pour animer nos parties. Il n’est pas devenu conteur pour rien ! Il est aussi celui qui m’a donné le goût du livre : une professeure au lycée a bien essayé, mais ce sont les auteurs vers lesquels Philippe m’a poussé qui m’ont ouvert les portes de la littérature. Dan Simmons, Frank Herbert et Stephen King, pour n’en citer que trois, même si j’ai longtemps été réticent à ce dernier. Plus tard, enfin, les jeux de plateau, passion que nous partageons toujours aujourd’hui.
Mais, il est surtout un modèle : très jeune, il a trouvé une passion, un point de repère, et je l’ai un peu toujours envié pour ça. Pas par jalousie, mais peut-être parce que j’ai tâtonné plus longtemps pour trouver ma voie, le chemin dans lequel m’engager. Lui s’est passionné très tôt pour la langue japonaise. Plus qu’un amour de vacances, il en a fait sa spécialité, puisqu’il a fait des études jusqu’à l’obtention d’un master en langue et culture japonaise : « Je m’étais pris d’affection pour la langue avant. Je ne pourrais pas dire quels processus psychologiques se sont passés dans ma tête quand j’étais au lycée. Mais, je cherchais un truc compliqué à faire. Et j’avais un esprit trop diffus pour des matières scientifiques. Je pense qu’au fond de moi, j’avais envie de faire un truc compliqué. Je me suis lancé dans les études de japonais et de chinois. Ça a débouché sur un diplôme et j’ai vécu plusieurs années au Japon. » Avec le recul, je m’aperçois que le japonais n’est pas devenu le but, mais a été une étape vers la suite : des études de pédagogie pour devenir l’instituteur (que je crois brillant) qu’il est aujourd’hui. Ce qui est probablement une étape vers la suite aussi. C’est un modèle pour moi, car c’est par lui que j’ai compris que je devais arrêter de chercher la ligne d’arrivée : je n’arrivais pas à trouver ma voie, car je voulais choisir celle-ci en fonction d’une destination. J’ai eu beaucoup de passions (et j’en ai encore), mais j’ai trop cherché à en faire des finalités plutôt que des occasions. Ce n’est qu’après m’être engagé sur un chemin dont j’ignore l’issue plus qu’au regard d’une hypothétique destination que je n’ai pu trouver ma place.
Raconter des histoires
Avant de faire notre entrevue, si je devais choisir un trait de la personnalité de Philippe, je dirais que c’est un formidable raconteur d’histoire. Notre entrevue l’a confirmé. Comme je l’ai dit, il a été « mon » maître du jeu. Aujourd’hui, lorsqu’il conte, j’emmène mes enfants l’écouter dès que c’est possible. Cet amour des histoires, il l’a puisé tout d’abord dans la lecture. Parce qu’il a lu, beaucoup, très vite. Dès qu’il a su déchiffrer les mots. « En dévorant les livres, j’ai vite réalisé que quand ça abordait des questions plus fantastiques, quand ça parlait un peu moins de la vraie vie, ça m’intéressait beaucoup plus ! » Pourquoi ? « La vraie vie, je la vois depuis ma fenêtre. Chez moi, avec mes élèves, à l’école. Je vois des familles qui ont des problèmes, mais aussi des familles heureuses. Donc, quand je me pose pour des loisirs, je n’ai pas envie de revivre des choses que je connais. Je ne dis pas que je suis expert des questions familiales. Mais, quand je lis un livre, j’ai envie de découvrir autre chose que ce que je vois au quotidien. J’ai envie de découvrir de nouveaux concepts. » C’est naturellement qu’il s’est donc tourné vers la science-fiction et la fantasy principalement.
Les jeux de rôle vont dans ce sens : tout en mêlant le jeu entre amis, la théâtralité, ils permettent aussi de raconter des histoires, mais que l’on invente nous-même. « Plutôt que de regarder pendant une heure et demie une pièce de théâtre, on la fait nous-même. Notre propre film. » C’est un exercice qu’il aime beaucoup. A posteriori, j’aurais dit que la voie vers le conte était naturelle.
Les années ont passé, et ce qui devait arriver arriva comme une évidence : Philippe devint donc conteur. Un conteur qui allie le souci des valeurs qu’il transmet avec celui de choisir des contes régionaux. « Je choisis les histoires que je conte en fonction des valeurs qu’elles véhiculent. Je ne raconte pas d’histoires que j’invente moi, et je peux les modifier aussi en fonction des valeurs que j’ai envie de transmettre. Je prends des contes traditionnels, souvent un peu obscurs parce que je prends des trucs régionaux : je ne veux pas raconter les histoires que tout le monde connait. Et certains de ces contes, je les ai transformés pour changer le héro en héroïne, par exemple. Même si on raconte un conte traditionnel, on peut mettre en valeur que dans notre société actuelle, les femmes doivent avoir plus de place. Quand on a un conte qui parle de courage, il ne doit plus y avoir de problème à ce que le courage soit un trait autant féminin que masculin. On peut mettre en avant d’autres figures comme celle de la guerrière ou du père au foyer. » C’est là sa manière à lui de dire le réel et de le questionner : de le retranscrire dans les histoires, fantastiques, mais qui le portent par des figures ou des symboles.
Rapport à la religion
Cette emphase mise sur les histoires racontées permet d’éclairer le rapport de Philippe au fait religieux. Lorsque je lui pose la question de son regard sur la religion, il est sans détour : « les religions, en tant qu’institutions organisées, sont des outils d’oppression, à la fois des masses et sur les consciences individuelles« . Leur objectif principal est à ses yeux la transmission d’une idéologie qui castre l’esprit critique des individus, les conduisant ainsi à adopter des comportements qui ne sont pas librement consentis, mais conformes aux dogmes/doctrines. Pour autant, Philippe dissocie une idéologie de ses pratiquants. « Les religions, c’est de la merde à mes yeux. Par contre, aucune personne n’est de la merde. » C’est là un point fondamental de sa démarche : s’il critique les idéologies, les constructions religieuses et leurs implications dans la vie pratique, individuelle et sociale, il ne juge pas les croyants pour autant.
Cela s’illustre parfaitement par le lien que Philippe continuait d’entretenir avec moi, alors que je m’étais engagé dans des milieux évangéliques et que cela occupait une grande partie de ma vie. Philippe a toujours continué d’être mon ami et de me respecter sans me juger, bien que mes convictions de l’époque lui étaient hostiles. « C’est vieux, je ne sais pas si tu te rappelles, mais avant que tu rentres là-dedans, j’avais le sentiment que tu n’allais pas bien. Et, quand tu as commencé à fréquenter ces milieux, j’ai eu le sentiment que tu commençais à aller mieux. Voyant que ça te faisait du bien, même si tu n’avais pas encore beaucoup discuté avec tes nouveaux compagnons, je t’avais offert une Bible en disant si c’est ton truc, ben vas-y quoi ! C’est quelque chose qui te sortait de la merde. Je n’étais pas d’accord avec tes affirmations, mais je ne pouvais pas aller contre le fait que mon ami semblait aller mieux. Au départ, je n’avais pas vraiment conscience de la toxicité du milieu dans lequel tu étais. Et, quand j’en ai pris conscience, j’ai vu que tu en sortais de toi-même. » Bien plus, au-delà de ses convictions sur la religion, il m’a offert ma toute première Bible, avec comme dédicace : « À mon ami Jérôme. J’espère que tu trouveras dans ce livre plus que ce que j’y ai trouvé. » Quelle plus haute preuve d’amitié pouvait-il manifester à mon endroit ?
Pendant plusieurs années, Philippe a participé à plusieurs activités de l’Armée du Salut, dans la paroisse que je fréquentais par ailleurs. Ses parents en étaient membres. Petit, sa grand-mère le mettait à l’école du dimanche. À cette époque, il ne se posait pas réellement la question du contenu : « pour moi, on faisait des jeux et des coloriages. Est-ce que les dessins avaient une nature religieuse ou non, je ne le voyais pas comme ça. » Du coup, il conçoit tout à fait que des personnes se sentent bien dans une communauté comme celle que lui et moi avons fréquentée. Mais si certaines personnes utilisent la religion de manière libérale, voire consumériste, pour se faire du bien le dimanche et retourner à leur vie sociale le reste du temps, d’autres voient l’église comme un instrument de pouvoir et d’influence, se sentent investis d’une mission, sont prosélytes et/ou veulent imposer leur vision du monde. C’est là que, selon lui, cela devient dangereux. « Je m’élève en faux contre le dogme religieux. Je suis fondamentalement démocrate et libertaire. Chacun peut penser ce qu’il veut, du moment que n’importe qui en face de lui peut défendre n’importe quelle autre vision contraire. A partir du moment où il y a volonté d’imposer les choses, alors ça ne va plus, encore plus lorsqu’il s’agit de croyances. Que cela soit frontal ou de manière détournée. » Ainsi, il critique les systèmes, mais n’essentialise toujours pas les individus. Sur les gens il me dit qu’il n’y a pas selon lui de gens bêtes, mais que des personnes qui décident de ne pas mobiliser leurs ressources.
En ce qui concerne ses croyances, Philippe est très clair : il cultive pour lui-même l’art du doute. Comment peut-on prouver ou non que tel concept/croyance tient ou ne tien pas la route, ou alors que tel énoncé est une réalité objective, c’est la question qu’il se pose. Et jusqu’à preuve du contraire, à ses yeux, il n’y a pas de raison de croire dans un Dieu. Il y a même plus de raisons de ne pas y croire selon lui. Lorsqu’il ne sait pas, il suspend son jugement et il ne part pas du principe que c’est vrai juste parce qu’on lui dit. « Pour moi, dit-il, le Dieu théiste, quelque soit la religion et telle qu’elle le présente, n’existe pas. Toutes les religions qui croient en un Dieu théiste croient en un Dieu qui n’existe pas, jusqu’à preuve du contraire pour moi. Si il existe une divinité, c’est un divinité qu’on ne peut pas observer, qui ne peut pas interagir et qu’on ne peut pas prouver, c’est le Dieu déiste. Et sa définition même implique qu’on ne pourra jamais prouver son existence. » Pour autant ajoute-t’il, « ça ne veut pas dire que tout ce que disent les religions est systématiquement faux. Elle prend des lieux communs de la morale humaine et elle les dogmatise. Mais souvent ce sont des lieux communs. Aime ton prochain comme toi-même, il n’y a pas franchement besoin ni de Dieu ni de Jésus pour en faire une morale bonne. La religion met en forme des choses que la plupart des gens bien éduqués et qui ont un petit peu de sensibilité pour les autres appliquent déjà. C’est aussi pour moi l’indice que la religion est un produit purement humain. C’est là que ca devient dangereux à mes yeux : certaines religions ont codifiés des lieux communs, mais certains sont codifiées depuis si longtemps qu’elles sont devenues obsolètes. » Il y a peut-être des choses dans le texte qui restent d’actualité, mais les morales présentées dans les textes de plusieurs siècles antérieurs à notre époque présentent également des mœurs et des considérations qui sont incompatibles avec la morale de notre temps. « Même quand on est chrétien, même si Paul en parle, l’esclavage c’est mal, fin. Ce point là de la Bible, il n’est pas inspiré par Dieu mais écrit par un homme. On doit le lire avec tout l’intérêt historique que ça a, mais on ne peut pas appliquer la morale de textes anciens à aujourd’hui. » Autrement dit, si Dieu existe, alors la morale qu’il inspirerait serait intemporelle. Et Philippe continue en disant qu’à partir du moment où un seul passage doit être contextualisé, « alors la lecture littérale et nulle et non avenue« . Les textes ne sont pas des supermarchés où l’on pioche ce que l’on veut, et d’ajouter que pour lui le littéralisme est une prison.
Un rapport au texte à revoir
« Les histoires de la Bible ne sont pas censé nous faire croire, mais nous faire réfléchir. » Philippe a lu la Bible ainsi qu’un bon nombre d’autres textes religieux, et dit-il, « il y a beaucoup de passages dégueulasses partout, qui codifient l’esclavages, qui justifient la violence, etc. » Pour lui, on ne peut pas y croire, et on ne doit pas y croire, car ce sont des histoires : « en lisant ça, sans extraire de passages, d’un bout à l’autre, on se rend compte de ce que cela dit« .
Le parallèle est tout fait pour Philippe : la religion, c’est se raconter des histoires. Et qui de mieux qu’un conteur pour le dire. Les grands mythes fondateurs sont des histoires que l’on se raconte pour penser et réfléchir, et non pour croire. Sauf que « l’on fait parfois l’erreur d’y croire littéralement » dit Philippe. L’être humain a construit ses sociétés en se racontant des histoires. Et c’est précisément parce qu’il est rationaliste et athée, qu’il considère que cela reste important. Comme mentionné plus plus haut, les histoires véhiculent des idées, des concepts, des valeurs. « Et, même dans un monde sans religion, on continuerait à se raconter des histoires, à avoir des livres de références qui racontent des histoires que tout le monde connait.
Un ami de longue date, un homme de bon sens, que j’aime de tout mon cœur et que j’admire. Je me réjouis déjà de la prochaine session de conte à laquelle nous participerons sans hésiter avec mes enfants!
[…] j’ai été occupé à voir du monde. Marc-André m’a offert une bière vendredi soir, Philippe a fêté son anniversaire samedi et le fils de Davide le sien dimanche. Chacun de ces événements […]
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