Chroniques d’un désaffilié : Le bon combat de la foi ?

Les Jeux olympiques ont commencé. La cérémonie d’ouverture a eu lieu. Les critiques y relatives sont multiples. Il y a les critiques esthétiques, à quoi je réponds simplement que les goûts et les couleurs, ça ne se discute pas. Il y a des choses que je n’ai moi-même pas spécialement appréciées. Pourtant, il faut parfois savoir dépasser ses goûts pour chercher à comprendre ce à quoi l’on fait face, le propos de l’auteur. Ensuite, parmi les critiques que j’ai le plus entendues, il y a les critiques haineuses : homophobes, grossophobes, antisémites et racistes. Certains ne supportent pas de voir tel ou tel type de personne à la télévision à une heure de grande écoute et mis en scène pareillement. C’est plus fort qu’eux. L’exemple de Barbara Butch est frappant : du simple fait qu’elle soit obèse, juive et militante LGBT, elle a reçu pour sa participation des centaines de messages haineux et des menaces de morts. Que dire de plus, sinon que la haine exprimée suffit à discréditer le propos haineux ! Il existe aussi des grilles de lectures spirituelles qui voient derrière la cérémonie d’ouverture l’action du diable et qui qualifient cette cérémonie de satanique : il n’y a rien à répondre, sinon que l’on y croit aussi ou pas. Car il s’agit ici uniquement d’une question de croyances, positions irréfutables car non démontrables et donc indiscutables et « indébattables », puisque se basant généralement sur l’interprétation d’expériences vécues.

Il y a enfin la critique religieuse : c’est elle qui m’intéresse le plus. En l’occurrence, il s’agit ici d’une critique dirigée contre le tableau censé représenter le banquet des dieux, que certains affilient directement à une parodie de la cène, célèbre tableau de Léonard de Vinci, et par extension au rite chrétien de la cène. Cette mise en scène a suscité de nombreuses réactions et indignations. Certaines plus sérieuses que d’autres. Anecdotique pour ce billet, mais préoccupant pour la démocratie, Donald Trump a qualifié cette cérémonie de « honte » sans étayer son propos dans une simple optique de récupération politique afin de s’assurer le vote de l’électorat conservateur lors des élections présidentielles américaines de cette année. Plus significatives pour mon propos, il y a eu toutes sortes de réactions de la part de chrétiens, principalement catholiques et évangéliques, pour exprimer chocs et blessures. Qualifié de moquerie et dérision envers les chrétiens du monde entier par la conférence des évêques de France, qui y voit une insulte contre leur croyance, leur foi et/ou leur religion, tout d’un tas d’idéologues, essentiellement conservateurs en ont profité pour surfer sur la polémique de ce tableau.

Je vous propose ici ma lecture de cet évènement et des réactions négatives que cela a suscité.

Philippe Katerine qui chante son titre « Nu » lors de la cérémonie d’ouverture des JO de Paris 2024.

L’orgueil de la subjectivité

Faisons un petit détour pour illustrer mon propos : en février 2023, se tenait au Palais de Tokyo à Paris, l’exposition « Ma pensée sérielle » de l’artiste Suisse Miriam Cahn. Durant cette exposition, son tableau « Fuck Abstraction » fut l’objet d’une vive polémique. Représentant une figure humaine, attachée et forcée de faire une fellation à une autre figure deux fois plus grande qu’elle, l’œuvre a été largement et ouvertement critiquée en ce qu’elle illustrait pour certains une représentation pédopornographique, et donc une incitation à la pédocriminalité. Miriam Cahn s’est défendue de ces accusations en expliquant la démarche de son œuvre : celle-ci est une référence directe au massacre de Boutcha, série de crimes de guerre commis par l’armée russe durant l’invasion en Ukraine un an avant l’exposition. Épisode durant lequel ont été perpétrés des meurtres de masses, des exécutions sommaires, des tortures et des viols sur des personnes ukrainiennes sans défense. Le tableau représente une personne aux mains liées, violée et forcée de faire une fellation à une personne plus grande qu’elle, dénonçant l’oppression et la violence exercée du fort sur le faible. Le titre « Fuck abstraction » prend alors tout son sens. Le décrochage du tableau fut demandé par des associations œuvrant pour les droits de l’enfant qui y voyaient un rapport sexuel entre un enfant et un adulte, mais fut rejeté par le tribunal administratif de Paris en avril 2023. Notons aussi que l’artiste n’est pas une nouvelle venue, qu’elle est active depuis plus de quarante ans et que depuis les années 90 son travail se concentre de plus en plus sur les conflits armés du monde entier. Ce qui tend à plutôt donner du crédit à sa parole plus qu’à la subjectivité de ses détracteurs.

Ce qui est frappant dans cet épisode est que l’artiste, le Palais de Tokyo, la ministre de la Culture ayant apporté son soutien à l’artiste ainsi que pour finir la justice ont tous déclaré que l’œuvre n’était pas une représentation pédopornographique. Malgré tout, certains ont continué de nier le réel, ne pas écouter ce qui leur a été présenté, et ont privilégié leur subjectivité. Les valeurs/principes et les affects y relatifs prennent le pas sur la raison et le réel. En l’occurrence, il me parait bon d’être choqué, d’oser et de pouvoir l’exprimer. Tout affect provoqué par une œuvre est légitime du simple fait qu’il existe. Une évocation, aussi subjective soit-elle, est légitime du simple fait qu’elle existe également. En revanche, il devient délicat d’imposer sa propre grille de lecture comme norme objective et de faire un procès d’intention à l’auteur. Car l’évocation, l’affect, disent plus de choses sur l’observateur de l’œuvre que sur l’œuvre elle-même. Ici, l’artiste a une démarche bien explicitée. Et, si la portée de l’œuvre échappe à sa créatrice, j’estime qu’on ne peut se soustraire à l’intention de cette dernière en se focalisant exclusivement sur un ressenti personnel. Même si subjectivement certains y voient la représentation d’un enfant, l’artiste n’avait pas cette intention et explique qu’il s’agit d’une manière de figurer l’assise du fort sur le faible dans le cadre d’un conflit armé qu’elle dénonce.

Ce parallèle me permet de poser un regard analogue sur la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques et le fameux tableau qui a fait tant polémique. En l’occurrence, il faut se poser la question de l’intention de l’auteur. Si l’on écoute Thomas Joly, directeur artistique de la cérémonie d’ouverture, celui-ci est très clair : « Ce [la cène] n’est pas mon inspiration. D’ailleurs, je crois que c’est quand même assez clair : il y a Dionysos qui arrive sur cette table. Dionysos, qui est là, pourquoi ? Parce qu’il est d’abord le dieu grec de la fête et le tableau s’appelle festivité. Dieu du vin, qui est un des fleurons aussi de la France. Et, père de Séquana, Séquana qui est la déesse qui est reliée au fleuve, la Seine. Et, l’idée était plutôt de faire une grande fête païenne, reliée aux dieux de l’Olympe. […] Vous ne trouverez jamais chez moi – ni chez moi, ni dans mon travail – une quelconque volonté de moquerie ou de dénigrer qui que ce soit. J’ai voulu faire une cérémonie qui répare, une cérémonie qui réconcilie, et aussi une cérémonie qui réaffirme des valeurs qui sont celles de notre république : liberté, égalité, fraternité. […] Par contre, si on utilise notre travail pour regénérer derrière ce moment d’union, à nouveau de la division, à nouveau de la haine […], ça serait très dommage. » La volonté affichée était donc celle de l’inclusivité la plus totale, et non celle de la moquerie et de l’insulte.

Même son de cloche du côté du protagoniste principale de ce tableau, Philippe Katerine :  » En tout cas, il n’y avait dans ma démarche rien de provoquant. Je pense que ça n’a été pas toujours compris. Et, heureusement. » Sur la démarche, il s’explique : « Dans mon activité (musicien/chanteur) ce sont les chansons qui dirigent tout. Alors quand on fait une chanson, en l’occurrence « Nu », j’ai tout de suite pensé aux JO […] parce que j’ai regardé les peintures de l’époque où les gravures qui sont encore préservées de la Grèce antique, et les premiers JO étaient encore pratiqués par des athlètes entièrement nus. Donc, c’était aussi un retour aux origines que je proposais à Thomas Joly. » Lorsqu’on lui parle de réinterprétation du dernier repas du Christ, Philippe Katerine fronce un peu les sourcils et répond : « Je ne l’ai pas du tout vu comme ça, c’est marrant. C’est-à-dire qu’il avait peu de victuailles déjà, sauf autour de moi. Et puis ben la cène, il me semble qu’ils sont douze : on était beaucoup plus. Donc, je n’y ai pas du tout pensé moi, personnellement. » Et, le chanteur de continuer : « Si cela avait été le cas, j’en aurais été ravi puisque les évangiles constituent mon nid, c’est là-dedans que j’ai grandi. » À propos de sa chanson « Nu », l’artiste explique son message : c’est un message de paix et d’égalité qu’il promeut. Car dans son idée, il n’y a plus ni riche ni pauvre lorsque l’on est nu. On ne peut pas cacher un révolver quand on est nu. C’est dans cette optique qu’il a choisi de chanter sa chanson lors de cette cérémonie qui visait à l’inclusion plutôt que l’exclusion et à la paix plutôt qu’au conflit.

Ainsi, être choqué parce qu’une représentation artistique évoque des choses en soi, c’est quelque chose de tout à fait légitime, encore une fois. Mais, cela dit plus de choses sur le spectateur que sur l’œuvre en elle-même, et c’est très bien en ce que l’art est un dialogue entre un auteur, une œuvre et un observateur. D’ailleurs, que serait l’art, à quoi servirait-il s’il n’avait jamais cette portée désécurisante ? S’il était tout le temps consensuel, et s’il ne visait qu’à rassurer les personnes dans leur vision du beau et du bon ? Le but de l’art n’est pas de contenter les personnes. Qu’une représentation qui ne soit pas celle de la cène l’évoque malgré tout et vienne bousculer le spectateur est tout à fait audible. En revanche, il y a un pas, que beaucoup trop de personnes ont franchi, qui est, comme pour le tableau de Miriam Cahn, de refuser le réel tel qu’il est présenté par l’auteur de l’œuvre, et de faire prévaloir une subjectivité d’observateur sur un propos assumé. Il s’agit d’un procès d’intention d’abord, en ce que l’on impute à une personne des intentions qu’elle n’a pourtant pas, et sur lesquelles on se permet de la juger. C’est par ailleurs un retournement en ce que l’on fait dire à une œuvre une chose qu’elle ne dit pas explicitement. En l’occurrence, le tableau polémique de cette cérémonie d’ouverture, n’est pas une dérision ou une moquerie d’un épisode de la Bible et du christianisme. Décider que c’en est une, l’affirmer, c’est faire la même erreur que ceux qui affirmaient que le tableau de Miriam Cahn était une œuvre pédopornographique : c’est ériger sa propre subjectivité au-dessus du réel. C’est de la dénégation. Je dirais même que c’est quelque peu orgueilleux.

Ceci étant dit, ces évocations sont présentes, et il est bon de les partager et de pouvoir entrer en dialogue. Car si l’œuvre et l’artiste parlent aux observateurs, ceux-ci peuvent aussi apporter une parole en retour. Là, c’est à chacun de faire preuve du recul et du discernement nécessaires en comprenant bien que ce que l’on ressent et ce qui nait intérieurement à la contemplation d’une œuvre, nous appartient, et ne nous appartient qu’à nous. Ce qui me fait suggérer qu’il y a en filigrane de ce billet une question de lien à l’art qui peut être soulevée : l’art, demande-t’il une initiation, un apprentissage ? Pour Michel Onfray, oui.

L’intégration de la vidéo de l’interview de Michel Onfray ne fonctionnant pas ici, je vous inviter à aller la visionner directement sur le site de la chaîne TF1 via ce lien.

La question de la blessure

Ceci étant dit, que penser du sentiment de blessure ressenti par les croyants, choqués par cette représentation ? Tout d’abord, je le redis, chaque ressenti est légitime en ce qu’il existe et toute œuvre échappe au moins en partie à son auteur. En revanche, cela me pose la question de la manière dont nos affects nous dirigent ou non. Cet épisode m’intrigue d’autant plus dans le contexte du christianisme, en ce que les personnes qui s’expriment s’enferment dans un statut de victime, en même temps qu’elles confessent croire en un enseignant qu’est Jésus, et qui enseigne l’extrême opposé en termes de posture. Lorsque l’on te frappe la joue, tends l’autre. Lorsque l’on te force à marcher une distance, fais le double. Si l’on te prend ta chemise, donne aussi ton pantalon. Voilà qui, face à l’oppresseur, me semble être une posture bien moins victimaire que celle adoptée en l’occurrence. Et, je n’ai pas l’impression que Thomas Joly soit un oppresseur de la foi chrétienne, ni des chrétiens.

Ensuite, bien que je sois un partisan de l’application du principe de bonne foi, et que je choisisse de croire que ce que nous disent Thomas Joly et Philippe Katerine est vrai, faisons l’expérience de pensée suivante : ils nous mentent et leur volonté est effectivement de parodier la cène et de se moquer des chrétiens. Dans pareille situation, cela ne changerait pourtant rien. Tout d’abord, il n’y aurait pas de blasphème en soi, puisque cette notion ne dépend que de celui qui observe. Si un croyant y voit un blasphème, cette mise en scène s’inscrit dans un contexte laïc, républicain et inclusif, qui garantit la liberté de foi, de religion et de culte, mais qui ne « reconnait » pas les religions. Dans son sens profond (et dans l’esprit direct de la loi de 1905 sur la séparation de l’Église et de l’État), cela veut dire qu’aux yeux de la société et de l’État, le blasphème n’existe pas, car il n’est pas « reconnu » (ce qui rend de fait son interdiction caduque et clos ce débat récurrent). Enfin, quand bien même il s’agirait d’une moquerie affichée, je rejoins ici la lecture de l’historien catholique Jean-Pascal Gay : « Cette tradition de détournement s’inscrit dans un contexte où les églises chrétiennes ont depuis longtemps perdu leur monopole sur la censure des images et même sur l’interprétation de leur propre iconographie. Il y a quelque chose d’étrange à vouloir aujourd’hui revendiquer, au motif du risque de l’insulte, un monopole sur les manières de citer un tableau qui n’est par ailleurs que cela, un tableau. (Et qui n’a donc rien de sacré) » Il nous dit également que « cette montée en sensibilité, revendiquant une blessure et une position victimaire, s’inscrit dans une stratégie que l’anthropologue Jeanne Favret-Saada avait bien montrée, de revitalisation de la censure religieuse, de restauration paradoxale d’un monopole perdu. C’est aussi une forme d’activation volontaire des conflits internes à la communauté catholique en renvoyant un camp supposément dévot et un camp supposément non-dévot à leur construction en miroir. » Pour finir en disant que « reste enfin à revenir sur la tentation victimaire du catholicisme contemporain qui s’est si bruyamment manifestée à cette occasion. Les émotions et sentiments qui la sous-tendent sont souvent sincères, mais leur sincérité ne suffit pas à les légitimer. Ils résultent aussi d’une éducation morale et religieuse. On attendrait de nos pasteurs qu’ils régulent l’abandon à une concurrence victimaire liée à la transition minoritaire du catholicisme plutôt qu’ils ne l’encouragent. » En substance, il exprime donc l’idée que même minoritaire, la victimisation n’est pas porteuse, que l’institution ecclésiale et plus largement religieuse devrait abandonner la volonté de censure sur ce qui est extérieur à elle et se concentrer sur elle-même. Il explique aussi qu’en faisant cela, l’institution impose une division en son sein propre en édictant ce qui serait un bon d’un mauvais dévot. Supprimant ainsi le libre arbitre et la subjectivité des individus pour les essentialiser à leur manière de vivre leur foi, promulguant une bonne et une mauvaise manière de la vivre, et donc stigmatisant une partie de la communauté.

Précisons aussi ici que l’on est en France, et que même en admettant qu’il s’agisse effectivement d’une représentation de la cène, cela n’en serait pas moins cohérent dans un esprit voltairien et rabelaisien, dans leurs positions face à l’Église en leurs temps, et dans l’esprit français tel qu’on peut le concevoir. Cela me fait émettre l’hypothèse suivante : il y a subversion là où il y a des enjeux de pouvoir et d’influence. En l’occurrence, si l’Église et les chrétiens voient une moquerie, c’est peut-être par le prisme de la menace d’une perte d’influence encore plus grande et plus marquée de l’institution chrétienne. Peut-être peut-on simplement y lire le cri de douleur d’une institution qui se pense à terre, plutôt que de faire avec ce qu’elle a et d’avancer indépendamment de ce que le monde pourrait dire et penser d’elle. Cela pose la question de savoir si le pouvoir et l’influence que peut et veut avoir l’institution chrétienne sont réellement si centraux dans les enseignements du Christ. Je ne le pense pas.

Enfin, j’ajouterais, qu’il s’agisse ou non d’une représentation de la cène, que l’important pourrait être ailleurs. À ce titre, j’aime à lire l’interview de l’historien Patrick Boucheron en ce qu’il nous propose une lecture remplie d’espérance : « Une revendication tranquille, calme, crâne, par des corps jeunes, énergiques, différents, luttant contre l’adversité — la pluie s’étant invitée dans la partie et y ajoutant un élément dramatique, aussi problématique que bienvenu, car il n’était pas du tout en contradiction avec l’esprit général et le titre que nous avions choisi : « Ça ira ». Ce que, dans une ville éprouvée comme Paris, on peut dire en serrant un peu les dents. On va chercher dans le passé révolutionnaire de ce pays de quoi affirmer, au futur, une confiance dans l’avenir. Oui, ça ira. En cela, le courage des danseuses et des danseurs, des anonymes comme des grandes stars de la chanson, à braver la pluie battante, cette énergie rageuse était finalement en phase avec ces valeurs olympiques qu’il s’agissait de célébrer : pour le coup, cette cérémonie était vraiment sportive. » Sportive au sens du devenir, du dépassement. Si l’inclusion de personnes trans, LGBT dans le cadre d’une représentation de la cène aurait pu choquer certains croyants, ils pourraient tout aussi bien faire le choix d’y voir une espérance et une aspiration (voire une inspiration) christique : l’acceptation de toutes et tous, indépendamment de leur couleur de peau, orientation sexuelle, identité de genre, religion, croyance, origine, opinion, etc. Ce qui devrait faire office de projet républicain, et même de projet chrétien… mais qui semble encore loin des objectifs de pouvoir et d’influence visiblement encore bien présents de certaines institutions.

Ce tableau fut donc pour moi plus l’expression de ce que l’on souhaite voir advenir, l’amour et la paix entre tous, qu’une moquerie. Un tableau artistique à mes yeux bien plus « chrétien » dans ce qu’il exprime que les réactions des chrétiens.

Critiquer ce qui est critiquable

Pour autant, est-ce à dire qu’il n’y a rien à critiquer ? Non. De mon point de vue, les jeux olympiques sont largement critiquables d’un prisme « chrétien ». Non pas dans le propos ou l’intention artistique de la cérémonie. Mais, bien plutôt dans l’impact économique, écologique et social qu’on les JO. Il y a beaucoup de choses à dire, par exemple, en lien avec le nettoyage social de la capitale avant les jeux et dans la volonté de nier l’état de la situation sociale française pour privilégier un paraître hors réalité aux yeux du monde : on parle de plus de 12000 personnes expulsées de Paris. Économiquement, on peut se poser la question d’une cérémonie d’ouverture, aussi grandiose soit-elle, qui coûte 150 millions d’euros, et plus largement de jeux olympiques dont le coût avoisine plusieurs milliards d’euros. C’est la question de la démesure face à la simplicité et au dépouillement proposé par le Christ, et au regard de la situation économique et politique française qui se pose ici. On peut aussi questionner les salaires démesurés des membres du comité d’organisation, comme celui des sportifs de haut niveau le reste de l’année. On aurait aussi pu parler de la propagande d’État qui a eu lieu à travers la distribution d’une pièce commémorative à tous les élèves du pays ; pièce accompagnée de discours de trois membres du parti présidentiel réunis dans un petit livret : le président, le premier ministère et la ministre des Sports. (Le coût d’une telle opération fut de 16 millions pris sur l’argent public pour favoriser l’opinion publique sur le président et son parti). On pourrait encore parler du « pain et des jeux » et dont la manière dont certaines décisions politiques ont été prises volontairement juste avant ces JO, afin que la ferveur populaire, le divertissement et le loisir des Jeux calme la colère des français ; comme l’on pourrait porter une attention particulière à ce qui se passe politiquement pendant que les projecteurs ne sont plus braqués sur les élites politiques du pays, mais sur le divertissement des Jeux. Ces quelques exemples, et bien d’autres, me paraissaient plus pertinents à critiquer comme chrétien, notamment en lien avec des notions de liberté, de démocratie, d’égalité, etc.

Problème : ces questions-là ont soit été soulevées à de multiples reprises, et par des personnes qui ne sont pas nécessairement chrétiennes. Soit n’étaient pas assez visibles et ne faisaient pas assez polémique. Dans un monde où la communication et la visibilité font la loi, s’emparer de lieux communs ou d’informations peu visibles pour les questionner n’est pas porteur. De même, prendre position politiquement, c’est prendre le risque que des personnes nous tournent le dos, ce n’est pas « rentable ». Il vaut mieux jouer la victime et se dire blessé pour faire parler de soi et se poser en martyr : activer les affects plutôt que la raison. Voilà quelque chose de très mondain pour le coup. Une fois encore, je pose la question de la cohérence avec l’enseignement du Christ que je pense percevoir : prône-t’il la visibilité, la rentabilité ou la justice ? Je trouve assez incroyable de constater que pour beaucoup de personnes, ce sont les JO de la honte, non pas à cause de leur impact sur la société et du jeu politique y relatif, mais à cause des personnes présentes dans la scénographie de la cérémonie d’ouverture. Cela devrait questionner la représentation que l’on se fait de Jésus et poser la question de ce qui est ou non le bon combat de la foi.

Sources:

La prestation de Phillipe Katerine pendant la cérémonie d’ouverture des JO : https://www.youtube.com/watch?v=fSUD-KCve8o
L’interview de Thomas Joly, directeur artistique : https://www.youtube.com/watch?v=frfeS6uZMdk
Première interview de Phillipe Katerine : https://www.youtube.com/watch?v=vTT8xYHf9Jk&t=184s
Deuxième interview de Philippe Katerine :https://www.youtube.com/watch?v=ax4ps0yeml8&t=12s
Tribune de l’historien Jean-Pascal Gay : https://www.la-croix.com/a-vif/jo-2024-la-tradition-contemporaine-de-detournement-de-la-cene-de-leonardo-est-elle-blasphematoire-20240729
Interview de l’historien Patrick Boucheron : https://legrandcontinent.eu/fr/2024/07/30/oui-ca-ira-une-conversation-fleuve-avec-patrick-boucheron-co-auteur-de-la-ceremonie-douverture-des-jo-de-paris-2024/

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