Errance : Lovecraft – Dagon

Avant d’aller plus loin, je vous conseille, si vous ne l’avez pas lu, de lire la nouvelle « Dagon » de Lovecraft ici.

Les passages de « Dagon » cités dans ce billet sont tirés de la traduction de François Bon.

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« Ce qui est, à mon sens, pure miséricorde en ce monde, c’est l’incapacité de l’esprit humain à mettre en corrélation tout ce qu’il renferme. Nous vivons sur une île de placide ignorance, au sein des noirs océans de l’infini, et nous n’avons pas été destinés à de longs voyages. Les sciences, dont chacune tend dans une direction particulière, ne nous ont pas fait trop de mal jusqu’à présent ; mais un jour viendra où la synthèse de ces connaissances dissociées nous ouvrira des perspectives terrifiantes sur la réalité et la place effroyable que nous y occupons : alors cette révélation nous rendra fous, à moins que nous ne fuyions cette clarté funeste pour nous réfugier dans la paix et la sécurité d’un nouvel âge de ténèbres. » HP Lovecraft — L’appel de Cthulhu.

Le dégoût du monde… Le regard sur le monde qui m’entoure est relativement noir. Où du moins sur ce que les hommes en font et en feront. En lisant la nouvelle Dagon, je ne peux m’empêcher de projeter la haine que je peux avoir à l’endroit d’une partie du réel. Comme Lovecraft, je peste sur l’humanité chétive et ses aspirations médiocres, mangée par ses guerres. Les horreurs cosmiques, à l’instar de Dagon, qui ne seraient finalement que la projection de la laideur d’un monde qui nous condamne à la folie. L’indifférence cosmique face à l’égo de l’humain qui se pense tellement important. Si important qu’il en oublie de considérer ce qui est autre que lui. Constamment. On dit que Lovecraft était reclus, malade, misanthrope et matérialiste, et que sa colère et sa haine de la modernité furent projetées dans un panthéon de dieux venus d’une immensité cosmique asservissant notre planète… Ces dieux qui, comme Dagon, ne provoquent que la folie si on les contemple tels qu’ils sont.

Aspirations médiocres, oui. Comment ne pas médire sur une humanité qui, ayant étendu un réseau mondial de communication où tout le monde est interconnecté et où l’on aurait accès à tout le savoir du monde en trois clics, mais qui l’utilise principalement pour visionner du porno, des contenus insipides guignolesques, de vidéos « reacts » et pour poster des photographies de ses derniers repas en se disant que le monde mérite de connaître ce qui remplit à présent un estomac nourri au fast food fade érigé au rang de gastronomie populaire ? Comment ne pas médire sur une humanité qui passe son temps à vociférer sur ce qu’il faudrait faire, mais qui fait continuellement l’inverse collectivement, en se persuadant individuellement qu’elle fait bien ? Comment ne pas mépriser un monde ayant pris une direction dont l’horizon indépassable demeure l’enrichissement pour les plus riches et la survie pour les plus pauvres ? Où l’excès consumériste et de déresponsabilisation se trouve parfaitement illustré par le vortex de déchets de l’Atlantique Nord ou encore le jour du dépassement ? Où les kiosques tournent essentiellement grâce à deux addictions, avatars d’illusion et de mort : jeux de hasard et tabac ? Un monde dont le passé et le présent sont jalonnés de guerres meurtrières ? Comment face à ces entités dévorantes ne pas devenir fou comme Lovecraft ? Il ne s’agit pas d’être écolo ou climatosceptique, naïf ou méfiant, de gauche ou de droite, progressiste ou réactionnaire… mais simplement de constater que l’être humain est parfois capable individuellement du meilleur, mais collectivement surtout du pire. Comment ne pas avoir par moments envie que cette humanité chétive et mangée par ses guerres soit piétinée ?

« Je ne peux imaginer les profondeurs de la mer sans trembler aux choses sans nom qui à ce moment précis peuvent y ramper et patauger dans leur lit de vase, adorant leurs anciennes idoles de pierre et sculptant leurs goûts détestables dans les obélisques de granit gluant d’algues. Et je rêve du jour où elles pourront se dresser au-dessus des flots pour piétiner de leurs talons puants les restes de l’humanité chétive et mangée par ses guerres – du jour où la terre s’en ira sombrer, et verra le noir fond de l’océan s’élever dans le pandémonium universel. » HP Lovecraft – Dagon.

Certains optimistes contemplatifs aiment regarder voler les papillons. C’est bien. C’est bien parce que face à ce monde hideux, il faut un peu se voiler la face. Un papillon qui vole ne sauvera pas le monde. Mais il sauvera peut-être la santé mentale de celui qui l’observe. Il est essentiel de prendre conscience du réel, mais encore plus essentiel de se détourner de cet essentiel… sinon, c’est se condamner à sombrer dans la folie et la dépression. Ce n’est pas du pessimisme que de faire sombrer ses protagonistes dans les addictions et le suicide. C’est réaliste : face au monde et à son hideuse face, il y a la souffrance ou le déni ; « l’oubli ou la mort« . À chacun de choisir sa voie. Dans les deux cas, il y a l’addiction : à chacun de choisir la sienne. En 1919, il y avait la morphine et l’opium. Aujourd’hui, elles sont légion. Les stupéfiants perdurent, mais les plus courantes sont virtuelles ou affectives.

« Ce qui suit, je l’écris dans un état mental encore passable, même si demain je n’existerai plus. Sans plus d’argent, et au bout de la réserve de drogue qui seule me rend la vie supportable, je ne peux endurer cette torture plus longtemps et dois me jeter moi-même de la fenêtre de ma mansarde, au-dessus de cette rue ignoble. Ne déduisez pas de ma dépendance à la morphine que je suis un être faible ou dégénéré. Quand vous aurez lu ces pages hâtivement griffonnées, vous pourrez imaginer, même sans le savoir vraiment, ce qui me contraint soit à l’oubli soit à la mort » HP Lovecraft – Dagon.

Dans la conscience et la contemplation du réel, se met en place un va-et-vient entre une démence individuelle et une aliénation collective. Une démence individuelle en ce que la contemplation du monde et de ses errances ne peut conduire qu’à la folie si l’on n’accepte pas de mettre un pied dans l’aliénation collective. L’individuel et le collectif, la démence et l’aliénation, le déni et la souffrance. L’oubli ou la mort. Toutes ces dualités qui cohabitent en autant de dissonances. Heureusement, dans ce monde qui marche inexorablement vers sa fin, il reste donc l’oubli. L’oubli qui ouvre une porte vers un bonheur, éphémère, certes, mais salvateur. Heureusement, je peux embrasser la tête de mes enfants et respirer leur odeur. Heureusement, il y a l’accolade chaleureuse de mes amis et le partage de la table. Heureusement, il y a encore quelques papillons qui volent. Quelques addictions qui ne guériront pas le monde qui lui est bien condamné, il me semble. Mais qui me guérissent. Parce qu’elles me font oublier, même furtivement, ces entités dévorantes. Quelques plaisirs qui ne sauveront pas l’humanité, mais qui, grâce à l’oubli, me préserveront de la folie. Parce que sans eux, on ne peut pas contempler Dagon, Cthulhu et les autres grands anciens sans perdre pied. Ce que nous dit Lovecraft ici, c’est que la conscience totale et la pureté morale ne sont que des illusions, dont certains se bercent, peut-être.

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