Journal de bord #12 – sortir de l’accomplissement personnel

Un weekend qui ne ressemble en rien à mes weekends habituels. Voilà comment je pourrais décrire le weekend que j’ai vécu. D’habitude et depuis quelques mois, je passe mes fins de semaine à me reposer. Je dois ranger, faire la lessive, récupérer de la semaine, tout en continuant à répondre aux sollicitations numériques (WhatsApp en tête de liste). Sauf que, depuis que j’ai quitté les réseaux, et vu tout ce que cela a engendré de changements, la manière d’investir mon temps libre s’en est trouvée transformée.

Comme je l’ai déjà dit, je me pensais sauvage. Or, cette perspective était teintée d’une trop grande sollicitation des applications, et d’un trop gros flux de messages quotidiens reçus. Auparavant, je voyais une personne par weekend, au grand maximum. Si j’en voyais plus, j’étais épuisé. Pour la première fois depuis très longtemps, j’ai été occupé à voir du monde. Marc-André m’a offert une bière vendredi soir, Philippe a fêté son anniversaire samedi et le fils de Davide le sien dimanche. Chacun de ces événements a occasionné un grand nombre de rencontres et de discussions, ce à quoi je suis habituellement frileux. Mais, cette fois, cela m’a comblé de joie.

La culture de la table

Il fut une époque où je fantasmais sur la culture de la table. Je me rappelle qu’avec Davide, nous avions regardé un épisode fantastique sur Netflix (chef’s table) sur un boucher italien, Dario Cecchini. Je fantasmais littéralement sur une vie comme celle-ci : une vie à table, avec les personnes. On voyait le truculent boucher sortir de son établissement, dans la rue, avec une bouteille de chianti et une pile de verre pour distribuer du vin à tous ceux qui étaient présents. On le voyait à table avec des amis apporter sa t-bone à griller, pendant que d’autres préparaient la polenta. On voyait l’artisan œuvrer dans sa boucherie et son steak house. Cette vie-là me faisait envie.

Elle me faisait envie, car j’aime cuisiner, j’aime avoir des personnes avec moi et j’aime être autour d’une table à partager avec les miens. J’ai un souvenir d’un repas que j’avais organisé à la maison il y a quelque temps. J’y avais invité mon frère, Mickaël, Davide et sa famille. Nous avions tourné un rôti sur ma terrasse et nous l’avions partagé autour d’une grande tablée. Le prétexte de ce repas ? Juste être ensemble. Puis, je me rappelle très bien que l’on m’a à l’époque posé la question de pourquoi je n’organisais pas plus ce genre de rencontres. La raison était simple : j’aimais cette idée-là, la culture de la table. Mais, je me fatiguais aussi trop vite.

Ce qui persiste après un weekend comme celui qui vient de passer, c’est l’envie de renouer avec cela. J’ai retrouvé des amis chez Philippe pour son anniversaire. J’ai retrouvé des amis chez Davide pour l’anniversaire de mon filleul, et j’ai retrouvé des amis au bar vendredi soir par hasard en allant boire une bière avec Marc-André. Pour la première fois depuis longtemps, tout ce monde ne m’a pas fatigué. Au contraire.

De la discipline à l’accomplissement

Je ne vais pas reparler en long et en large de la fatigue sociale qu’engendraient les réseaux sociaux chez moi. En revanche, je réalise à quel point cette fatigue est amplifiée par la société d’accomplissement dans laquelle nous vivons.

Michel Foucault (1926-1984) expliquait comment les sociétés modernes ont développé des systèmes de contrôle et de discipline qui, bien que souvent invisibles, jouent un rôle crucial dans la régulation des comportements individuels et collectifs. Il soutient que les sociétés modernes ont mis en place des mécanismes de discipline qui régulent les comportements. Ces mécanismes incluent des institutions comme les écoles, les prisons, les hôpitaux, et même les entreprises, qui imposent des normes et des règles de conduite. Ce processus de discipline est accompagné par une normalisation, c’est-à-dire l’établissement de normes sociales qui définissent ce qui est considéré comme normal ou acceptable. Ceux qui dévient de ces normes peuvent être corrigés ou punis. Foucault parle d’une homogénéité de la réaction sociale pour décrire comment ces normes et disciplines sont largement acceptées et appliquées de manière uniforme dans la société. Cela crée une sorte de consensus social sur ce qui est normal et acceptable. Ces mécanismes de contrôle sont souvent invisibles parce qu’ils sont intégrés dans les structures sociales et culturelles de manière si profonde qu’ils passent inaperçus. Les personnes les acceptent comme allant de soi, sans remettre en question leur existence ou leur impact.

Byung-Chul Han, philosophe sud-coréen, décrit un changement de paradigme par rapport à la théorie de Michel Foucault. Ce dernier parlait d’une société disciplinaire où les contraintes et les normes étaient imposées de l’extérieur par des institutions comme les écoles, les prisons et les hôpitaux. Ces institutions utilisaient des mécanismes de surveillance et de contrôle pour discipliner les individus. Byung-Chul Han, en revanche, soutient que nous sommes passés à une société de la performance ou de l’accomplissement. Dans ce modèle, la contrainte ne vient plus de l’extérieur, mais de l’intérieur de l’individu lui-même. Les personnes s’auto-exploitent en cherchant constamment à améliorer leurs performances et à atteindre des objectifs toujours plus élevés. Cette pression interne mène à une fatigue chronique et à des problèmes de santé mentale comme le burn-out.

Que cela en soit le but ou non, cette idée est parfaitement illustrée par le divertissement dont nous jouissons chaque jour. Inoxtag est le parfait exemple de la manière dont cette idéologie du dépassement et de l’accomplissement agit sur nous. Il a d’abord relevé un défi physique (deux mois pour être musclé) avec un youtubeur fitness. Il est allé jusqu’à gravir l’Everest. Le dépassement des limites, l’envie d’aller toujours plus haut et plus loin sont des leitmotivs qui débordent de partout. Et ce sont des leitmotivs que nous nous imposons à force de consommer ce genre de contenus. Dans Koh Lanta 2024, Lola, fraîchement éliminée, expliquait qu’elle passe sa vie à se dépasser, et que l’émission Koh Lanta est un dépassement tel, qu’elle ignore quel dépassement elle pourra viser après, comme si cela était un but en soi. Comme si le dépassement devenait l’horizon indépassable de notre monde. Ce que je crois, c’est que fréquenter les réseaux sociaux, consommer des produits de l’industrie du divertissement d’aujourd’hui, amplifie encore plus cette idéologie du dépassement. La force du système actuel réside dans le fait qu’à travers la comparaison, notamment, les pressions que nous subissons viennent bien de l’intérieur de soi et non plus de l’extérieur, comme dans le modèle défini par Foucault.

Une vie simple ou l’horizon c’est l’autre

Ce weekend m’a fait prendre conscience avec force d’une chose : ce que je veux, ce n’est pas accomplir des choses. Ce n’est pas me dépasser. Ce que je veux, c’est profiter d’une vie simple, où je serais avec mes amis, mes enfants. Où les relations se suffisent à elles-mêmes. Sans comparaison, sans jugement ni peur. C’est pour cela que la culture de la table revient dans ma tête avec force : offrir sans rien attendre et réunir les personnes, et recevoir et jouir de la présence des autres. Voilà mon objectif de vie.

Enfin et surtout, je prends conscience qu’en plus des réseaux et de la fatigue sociale qu’ils induisent, il y a une fatigue liée à de mauvais objectifs de vie : je n’ai pas à me dépasser. Si c’est ce que les personnes veulent accomplir, grand bien leur fasse. Pour ma part, j’ai besoin de poser un changement de paradigme et de ne vivre que pour vivre.

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