
Je suis allé à l’hôpital chercher mon ami pour le ramener chez lui. Comme son équilibre est fortement perturbé, nous avons lentement marché de la chambre à la voiture. Rien que cette expérience m’a déjà montré à quel point j’étais influencé par le monde qui m’entoure. J’avais avec moi mes deux enfants, et je les voyais trépigner de devoir marcher si lentement, sans se préoccuper de la situation. OK, ce sont des enfants, c’est normal. Mais, tout de même, je trouve fou de voir que déjà, à cet âge, il y a un élan vers le fait de vouloir toujours se dépêcher. Moi-même, j’avais tendance ponctuellement à me dérober à l’instant. J’accélérais aussi malgré moi, alors même que j’avais conscience d’être avec mon ami pour l’accompagner selon son rythme et non selon le mien. Arrivés à la voiture, nous l’avons installé le plus confortablement possible. Ce fut spartiate. Mettez deux adultes, dont un couché, deux enfants et un chien dans une petite Dacia : je n’ai probablement pas pu lui offrir une expérience de voyage trois étoiles. Mais, tout s’est bien passé.
Quel rapport au monde entretenir ?
L’hospitalisation a eu lieu mardi. Ainsi, il a passé cinq nuits à l’hôpital. La pathologie dont il souffrait l’a conduit à beaucoup moins utiliser son téléphone portable et à se connecter à Internet. Il a donc passé ces journées loin de la surstimulation et de la surcommunication. Comme il lit ce journal de bord, évidemment que mon expérience teinte la discussion. La première chose qu’il m’ait dite en lien avec ça est que cela lui avait fait un bien fou, et que ce qu’il venait de traverser allait le conduire à opérer un changement à ce niveau, et de manière générale, dans son hygiène de vie. Si j’essaie d’envisager de quelle manière cela fait écho à mon parcours personnel, cela me ramène à ce que j’avais vécu lorsque les lésions cartilagineuses de mes chevilles furent diagnostiquées. Je me rappelle un sentiment d’urgence : le diagnostic disait quelque chose de mon corps et du réel. Et, le bon sens me conduisait à me caler sur ce réel pour adapter mon rythme et mon hygiène de vie, plutôt que sur mon égo et l’idéologie ambiante du monde.
Face à des diagnostics médicaux, certaines connaissances ont choisi d’adapter leur hygiène de vie en réponse aux besoins réels de leur corps. D’autres, cependant, continuent leur vie comme si de rien n’était, souvent en déni des signaux corporels. Cette attitude, je la lie à cette injonction contemporaine de profiter de chaque instant et de rentabiliser le temps disponible, une notion souvent exacerbée par la culture de la performance et de l’instantanéité. Cette pression sociale incite à maximiser chaque moment, parfois au détriment de la santé et du bien-être, en valorisant l’efficacité et la productivité au-dessus de l’écoute de soi et de ses besoins réels. J’en reviens à mon idée de balance des plaisirs : le risque est de se focaliser sur l’instantané sans tenir compte des répercussions postérieures. Cela vient questionner mon rapport à la performance, à la consommation et à ces injonctions populaires. Cela vient aussi questionner la notion de besoins : lorsque l’on parle de besoins, parle-t-on réellement de cela ou d’envies ? Ces envies sont-elles réelles ou induites par la société de consommation et de performance ?
La question de l’actualité
Un autre aspect intéressant qui ressort de notre voyage en voiture est la question de l’actualité sur Internet. En effet, lorsqu’il prenait son téléphone pour aller lire et écouter ses messages, l’algorithme lui proposait quelques titres d’actualité. La distance d’avec les réseaux et le monde connecté l’ont fait prendre conscience de la vacuité de ce qu’on lui a suggéré.
L’actualité que nous rencontrons en ligne, souvent sans trop réfléchir, est largement influencée par des algorithmes conçus pour maximiser le temps connecté et nous garder captifs : pour entretenir une économie de l’attention. Ces algorithmes privilégient souvent les contenus sensationnels ou polarisants, car ils génèrent plus de clics et de partages. Cela peut mener à une surabondance d’informations qui ne sont pas toujours pertinentes pour nos besoins réels. Si l’on ajoute cette information à celle que l’on s’inflige quotidiennement lorsque l’on fréquente les réseaux sociaux, cela devient indigeste. En termes de pertinence, beaucoup de contenus proposés peuvent manquer de profondeur et de contexte, se concentrant sur des nouvelles rapides et superficielles plutôt que sur des analyses approfondies. Cette tendance peut nous éloigner des informations essentielles pour notre bien-être et notre compréhension du monde. Des études montrent que cette surcharge d’informations peut même inciter certaines personnes à éviter activement les actualités, car elles se sentent submergées. C’est mon cas. Cela soulève des questions sur la qualité et la pertinence des informations que nous consommons quotidiennement. Cela me renvoie aussi à la question de la quantité et de la qualité.
Le combat est contre les marchands
Un ami qui lit ce journal de bord m’a dit l’autre jour qu’il ne comprenait pas que je fustige tant Internet, avec tout ce que cela apporte de bon. Ce petit paragraphe sur l’actualité et l’algorithme me permettra de préciser une pensée : ce n’est pas Internet que je fustige, mais l’usage qu’on en fait dans une société capitaliste néo-libérale. C’est pareil pour beaucoup d’autres choses, comme les « data », par exemple. Quant à moi, l’idée d’avoir un réseau mondial connecté où en trois clics tout un chacun peut avoir accès à toute la connaissance possible et en un clic de plus à toute la connaissance vulgarisée, je trouve cela follement excitant, pour reprendre la maxime de Dr Stone. De la même manière pour les data, l’idée de pouvoir mettre en lien grâce au réseau des données permettant, par exemple, de recouper toutes les corrélations liées à une maladie et d’en comprendre certains tenants et aboutissants dont nous n’avions pas conscience jusqu’à présent ouvre le champ des possibles de manière inédite. Mais, l’orientation du monde occidental fait que la fonction première d’Internet et des « data » est d’être au service de la consommation et de générer de l’argent. Nos données, plus que d’être utilisé de manière constructives et pour le bien commun, sont vendues afin d’être utilisées pour générer de l’argent sur nos aliénations consuméristes. Les algorithmes sont programmés pour aller dans le sens de la consommation. La tendance populaire générale est donc plus à l’aliénation et aux comportements compulsifs non réfléchis qu’à l’avancée des savoirs et des possibles en matière de créations de liens nouveaux. Dit autrement, les gens utilisent Internet plus pour se divertir en regardant du porno ou des divertissements sur YouTube qu’ils ne l’utilisent pour en faire un usage constructif. Ce n’est donc pas Internet en soi que je fustige, mais l’usage que nous en faisons collectivement.
Ceci étant dit, il faudra que je me penche sur l’idée de performance ces jours. C’est une idéologie qui pollue passablement mon rapport au monde et qui induit parfois de la culpabilité chez moi.