
Bonjour à tous, un petit message pour vous prévenir que d’ici deux semaines je n’utiliserai plus WhatsApp. Pour me joindre, vous pourrez toujours m’appeler ou me mettre un SMS. Mon numéro ne change pas. Autrement, je suis toujours joignable par mail : xxxxxxxxx@xxxxxxxxxx.com. À bientôt et belle fin de semaine.
Voilà le message succinct que j’ai envoyé hier à mes contacts sur WhatsApp. Un petit message, mais qui a pourtant suscité beaucoup de réactions. Plusieurs personnes n’ont tout simplement pas répondu. D’autres étaient étonnés de recevoir un message de ma part, car nous ne nous étions pas contactés depuis longtemps. Plusieurs m’ont interpellé sur le fait que ce message était impersonnel : quand je leur ai dit qu’il s’agissait d’un message envoyé à tout le monde en une fois pour gagner du temps, deux m’ont répondu qu’ils « n’étaient pas tout le monde.«
Et puis, il y a eu deux réponses très fréquentes. La première était une sorte de bon vœu de « retour aux années 90 » avec deux tendances. La première étant celle de me dire que je suis « con, car c’est gratuit« , avec ici ou là une allusion à « l’âge de pierre« . La seconde, que j’ai « probablement raison de revenir en arrière ainsi« . Dans les deux cas, il y a une perception de recul de la part des personnes, alors que j’ai personnellement l’impression d’avancer. J’y vois le mythe du progrès linéaire qui suggère que l’humanité avance constamment vers un meilleur état grâce aux innovations technologiques. Je ressens cela comme un progressisme pavlovien, non pas inhérent aux personnes, mais au monde et à la manière qu’il a d’induire des besoins chez les individus. Dans tous les cas, j’ai le sentiment que de manière générale, les avancées technologiques se font toujours en dépit des dégâts qu’elles génèrent. Il se peut qu’on l’ignore, que l’on nie les dégâts inhérents à l’avancée en question ou qu’on estime que le progrès vaut largement les dégâts occasionnés. Les phytosanitaires en sont un bon exemple : on est devenu dépendant d’une technologie qui dans le monde fait plus de mal que de bien. En l’occurrence, il est plutôt à la base question d’ignorance : de vieux agriculteurs m’expliquaient que pour montrer que le produit était inoffensif, certains représentants n’hésitaient pas à prendre une gorgée de roundup devant eux. Quel représentant sain d’esprit ferait cela aujourd’hui ? Qu’il s’agisse d’ignorance, de déni ou de mépris, je trouve quand même assez incroyable que la question de la dépendance ne se pose jamais lorsqu’il est question de progrès. Ou alors qu’elle ne se pose que trop tard.
Enfin, plusieurs m’ont demandé si j’allais bien, voyant dans ma démarche un indice d’isolement social ou ne comprenant tout simplement pas mon choix et exprimant donc un souci à mon endroit. Une personne a eu l’honnêteté (et la lucidité) de me dire que la perception de mal-être liée à ma démarche résultait en réalité d’une projection d’angoisses qu’elle avait eues à juste s’imaginer sans son smartphone et sans WhatsApp. Dans tous les cas, sans autre explication de ma part, je constate que l’écrasante majorité des réactions porte une teinte négative, ce que je considère être une illustration de la trop grande place qu’ont prise les réseaux sociaux et WhatsApp dans ma vie : cela dénote pour moi plus d’une sorte de dépendance et que l’outil censé servir est devenu maître.
La simplicité volontaire
Ce fut l’occasion d’exprimer un élan vers une simplicité volontaire. Je me rappelle un livre que j’ai lu plus jeune de Paul Ariès qui parlait de cette idée (La simplicité volontaire contre le mythe de l’abondance). Dans une optique de décroissance, il prônait l’idée que la réduction de la production et de la consommation permettraient d’atteindre un mode de vie plus réaliste et respectueux de l’environnement, critiquant la logique de croissance infinie. Ce qui est intéressant dans les réactions que j’ai eues, c’est que, comme souvent, les personnes sont d’accord sur le principe, mais ne sont pas prêts à mettre en œuvre ce qu’il faut pour y adhérer concrètement. Tout le monde aimerait une vie plus simple, mais peu sont prêts à faire ce qu’il faudrait pour y parvenir. Ce qui, encore une fois, est pour moi un signe clair de dépendance collective, indépendante des motivations et aspirations des individus. C’est un peu à l’image de ce qui s’est passé pendant et après la crise COVID : il y a un fossé entre les aspirations exprimées et les mesures réellement prises.
Deux auteurs, que j’ai aussi lus plus jeune, me viennent en tête. Jacques Ellul en premier, et sa critique de la société technicienne et de la manière dont la technologie devient une force autonome qui façonne la société et les comportements individuels, créant une dépendance collective. Il a aussi souligné que la croyance en un progrès technologique constant peut mener à une sorte d’inertie sociale, où les individus acceptent passivement les nouvelles technologies sans questionner leur impact. Ivan Illich ensuite, qui a analysé comment les institutions modernes, y compris les technologies, peuvent aliéner les individus en créant des dépendances collectives. Il a plaidé pour des technologies qui favorisent l’autonomie individuelle.
Pour ma part, cela me conforte dans mon idée de simplicité volontaire, de vivre avec moins pour me concentrer sur ce qui est essentiel à mes yeux et améliorer ma qualité de vie et celle de mes enfants. Mais, je réalise à quel point cela va contre le mouvement global. Par extension, je réalise aussi que cela prend plus de temps que ce que j’aurais pensé, d’autant plus en étant attentif à mon cercle social et en ne m’enfermant pas dans une démarche purement individualiste.
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Mise à jour : pour l’anecdote, très exactement dix minutes après avoir publié ce billet, je me suis fait un café et j’ai repris ma lecture en cours. Il s’agit d’un essai que je chroniquerai bientôt sur ce blog de François Euvé qui s’intitule : « Quel avenir pour le christianisme ? » À ma reprise de lecture, quelle ne fut pas ma surprise d’entrer dans un paragraphe qui parlait justement d’Ellul et d’Illich :
« La sensibilité écologique s’accompagne d’un regard critique sur la relation technicienne de l’humanité à l’égard de son environnement. Dès les années 1950, Jacques Ellul avait réfléchi sur ce que représente la technique. À la différence d’Ivan Illich, son propos ne portait pas sur tel ou tel domaine particulier (l’hôpital, la voiture, l’école, etc.), mais sur la technique en général, ce qu’il appelait le « système technicien », le schéma fondamental à l’arrière-plan des opérations techniciennes. Il y voyait le danger de confondre la fin et les moyens. L’instrument est un moyen, mais, à partir d’un certain degré d’élaboration, il tend à prendre son autonomie. De plus, la puissance qu’il confère fascine celui qui l’emploie au point d’en devenir dépendant. Le corpus des machines finit par s’interposer entre l’être humain et le monde réel au point de confondre le réel avec l’artificiel.«
Comme quoi, une lecture qui me semblait a priori déconnectée de ma démarche peut finalement venir la nourrir aussi.