Journal de bord #33 bis – les ongles de Davide

Hier, j’ai mentionné que Davide avait eu une expérience semblable à la mienne avec ses ongles peinturlurés. Je lui ai demandé s’il pouvait me la narrer et si je pouvais la publier dans mon journal de bord. Voici donc son court et savoureux récit.

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Il fut une période où je me peignais les ongles en noir. Je trouve ça très esthétique sur des mains de garçon. Au même moment, j’aimais ajouter de grosses bagues à mes doigts pour la simple et bonne raison que cela me plaisait. 

J’admire les belles mains de mon ami Nicolas Staffelbach par exemple. Il n’y avait aucune envie de m’affirmer particulièrement ou d’ajouter du malheur au monde. Cette envie disparut quelques mois plus tard tout aussi abruptement qu’elle est apparue. Cette pratique ongulaire m’apparut relativement contraignante tout compte fait. Il fallait que je me les repeigne régulièrement, que j’y applique du vernis supplémentaire et cette étrange sensation de froid au bout des doigts finit par me décourager de poursuivre avec cette pratique de beauté masculine. 

Quelque chose changea du jour au lendemain dès le premier jour de peinture. Quelque chose de magique s’opéra : mes ongles étaient devenus les révélatrices de la sociologie alentour. J’avais littéralement des ongles miroirs. 

L’on pouvait se mirer dedans. Miroir, mes beaux miroirs, dites-moi qui est le plus homosexuel ? Miroirs, mes beaux miroirs, dites-moi qui est le plus farfelu ? Miroirs, mes beaux miroirs, dites-moi qui est le plus provocateur.

La famille religieuse d’une collègue lui affirmait que j’avais une pratique homosexuelle. D’autres étaient persuadés qu’il s’agissait là d’une provocation volontaire de ma part. Certains trouvaient ridicule qu’à mon âge l’on puisse se peindre les ongles. Les plus maussades haussaient négligemment les épaules, pointant du doigt une attitude typique d’un artiste raté qui tente un faire valoir vestimentaire démonstratif. 

Absolument tout le monde avait un avis sur la question alors que je n’avais rien demandé à personne et surtout que leurs théories respectives n’étaient en rien représentatives de mon intériorité, tout au contraire. En quoi mes ongles les concernaient ? Et, par quel miracle mon acte devenait un élément aussi perturbateur ? 

De mon côté, je n’avais aucune autre intention que celle de pouvoir observer mes doigts avec satisfaction. Ce sont bien les diverses attitudes à l’égard de cette pratique de beauté et les procès d’intention à mon égard qui créaient littéralement un univers parallèle dans lequel ces personnes semblaient être en souffrance.

À mon sens, les personnes se renvoyaient à leurs démons propres. Ceux qui me déclaraient homosexuel refoulé avaient probablement plus de doutes au sujet de leur hétérosexualité que moi. Pour s’assurer de leur virilité, ces hommes (et ces femmes, pour justifier de leur féminité) devaient en passer par la violence verbale et me soumettre à leurs jugements homophobes. 

Tous observaient en eux-mêmes leurs propres problèmes, en définitive, et pour éviter l’autocritique, ces miséreux faisaient dégouliner leurs incertitudes sordides sur le bout de mes phalanges. 

Que se passerait-il si je commençais à porter des jupes…

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