Chroniques desabusées #3

Cette chronique relate l’histoire d’une personne qui, malgré une lecture assidue des textes, une expérience mystique profonde et une expérience de vie riche, n’a jamais réussi à se détacher des pressions religieuses exercées par ses proches et ses responsables religieux. C’est l’histoire de ces nombreuses personnes qui, malgré une envie non dissimulée de vivre une spiritualité vivante, s’enferment, pour la paix des ménages, dans des carcans pré-dessinés.

——————————————————————————————————

Dans le cadre de mon mandat en EMS, une dame atteinte d’une maladie incurable a demandé à voir l’accompagnant spirituel. Âgée d’une nonantaine d’années, une leucémie lui a été diagnostiquée peu de temps avant ma visite. Cette dame a demandé à me voir, car elle a des questions importantes à me poser.

Lorsque j’entre dans la chambre, je comprends tout de suite que cette dame est catholique. Il y a des croix et une vierge accrochées aux murs de la chambre, une Bible sur sa table de nuit. Nos premiers échanges me confirment par son accent que la dame est d’origine italienne. Dans nos premiers échanges, elle me parle de l’importance de la foi pour elle et de l’omniprésence de la religion dans sa famille. C’est quelque chose de très présent et dont elle ne veut ni ne peut faire l’économie.

Si cette dame a souhaité me voir, c’est qu’elle a conscience qu’elle va mourir et qu’elle veut parler de spiritualité avec une personne neutre. Par neutre, elle entend une personne pas catholique. D’emblée, elle me demande comment elle doit faire par rapport à Dieu et à la religion. Je suis un peu désarçonné par sa demande. Elle m’expliquera ensuite que toute sa vie, elle a suivi les préceptes de l’Église et des prêtres, mais qu’en parallèle de cela, le Dieu qu’elle pense avoir rencontré intérieurement et en lisant la Bible n’a rien à voir avec celui que l’Église lui a imposé. « le Dieu que l’église m’a présenté tout au long de ma vie me fait peur et il m’angoisse. Je n’aime pas ce Dieu-là. Quand je lis les textes de la Bible, je ne vois pas ce Dieu que l’église présente. Je ne vois pas toute cette morale, je ne vois pas tous ces devoirs religieux. Je ne vois qu’une bienveillance et l’amour du prochain. » Elle m’explique également que lorsqu’elle prie, elle sent parfois une chaleur intérieure, qui contraste avec l’angoisse que génère le Dieu dont l’Église lui parle.

D’un côté, il y a donc une institution qui explique à cette dame que son interprétation des textes doit se faire en fonction d’un catéchisme donné. De l’autre côté, une personne qui lit, vit et interprète librement les textes, et dont l’expérience et la lecture contredisent ce qui lui est transmis. « Le prêtre dit qu’il est tout-puissant et qu’il est partout. Qu’est-ce qu’il en sait lui ? Je lui ai demandé toute ma vie des choses à Dieu, il ne m’a jamais rien répondu. Alors comment il peut savoir ça, le prêtre ? » Elle remettait explicitement en doute l’assurance avec laquelle les prêtres lui communiquaient des savoirs sur Dieu. Elle posait la question fondamentale de la connaissance de Dieu. Peut-on seulement le connaître ? Le connait-on mieux parce qu’on aurait fait une formation ?

Cette dame avait une famille extrêmement pratiquante et croyante, enracinée dans la tradition catholique, et qui insistait pour qu’elle accepte la visite du prêtre. Elle n’en avait pas spécialement envie, mais elle a accepté. Les loyautés familiales, la paix des ménages ont eu raison de son désir d’exister et de s’exprimer : elle accepta la visite du prêtre, qui ne s’est pas bien passée. Elle ne s’était pas bien passée, car elle n’avait pas eu le sentiment d’avoir de la place comme personne, et que l’Église et Dieu étaient plus importants qu’elle. Elle me demandait de lui dire si elle avait raison ou tort sur Dieu. Elle espérait avoir la voix d’une personne qui lui dise cela. Je n’ai jamais répondu à cette question de peur de remplacer une aliénation par une autre. Je me suis toujours contenté de la renvoyer à elle, à son expérience et à ce qu’elle ressentait. Je lui ai toujours dit qu’elle était légitime et que son expérience l’était également.

Je pensais que nos entretiens étaient vains, et qu’ils n’avaient pas de sens en soi, car j’avais vraiment l’impression que malgré tout ce qu’elle me disait de sa famille, du prêtre et des pressions qu’elle subissait, malgré la volonté affirmée de vouloir s’en émanciper, elle continuait à accepter à contrecœur les visites du prêtre et de subir les demandes de sa famille. Un jour, j’en suis venu à me poser la question de ma légitimité dans cette relation, et je lui ai demandé si elle souhaitait continuer à me voir. Sa réponse a été cinglante : « avec toi, il n’y a que nous, il y a de la place pour moi et il y a de la place pour toi. Alors, j’ai envie que tu continues de me visiter. » Nos entretiens avaient du sens pour elle. C’est tout ce qui comptait.

Jusqu’à sa mort, elle a continué de suivre les injonctions de sa famille, à contrecœur, pour satisfaire leur besoin de religiosité et pour les rassurer. Elle n’a jamais osé dire au prêtre, ni à ses filles ce qu’elle pensait ni ressentait. Mon sentiment est qu’elle n’a jamais osé s’écouter, ni être elle-même en face de ceux qu’elle aimait. Les pressions étaient trop grandes, et seule contre tous, elle se sentait minoritaire et remettait en question son expérience à cause du nombre. Elle me le disait lors de nos entretiens. Cette petite parcelle où elle osait être elle-même, elle n’a jamais osé l’étendre à sa famille et sa communauté. Comme beaucoup d’autres qu’elle a nommé, elle a choisi de rester silencieuse pour ne pas bousculer les autres : cela aurait été incompréhensible pour eux et trop dur à supporter. Du moins, c’est l’idée qu’elle s’en faisait.

Elle est décédée sans bruit. Sans bruit, dans le sens où son départ s’est fait paisiblement. Sans bruit, dans le sens où cela n’a pas fait de vagues dans sa famille. En revanche, cela a fait des vagues en moi : j’ai ressenti beaucoup de colère à l’idée qu’une personne s’efface à ce point et ne se sente pas la légitimité d’exister avec tout ce qu’elle est en face de ceux qu’elle aime.

Laisser un commentaire