Chronique d’un accompagnant #29

Il y avait cette patiente, que pour des raisons de confidentialité, nous appellerons Édith. Édith était une de mes patientes les plus anciennes. C’est par la force des choses que nous avons commencé à discuter, elle et moi.

Oui, car au début Édith était un peu méfiante. « Accompagnant spirituel, mais qu’est-ce que c’est que ça encore ? Moi, les bondieuseries, non merci« . Nous nous saluions cordialement à chacun de mes passages. Cependant, chaque fois que je lui demandais si elle voulait que l’on prenne un moment tous les deux, elle refusait poliment. Elle pensait que j’étais là pour lui « dire la bonne parole« . Puis, de semaine en semaine, de mois en mois, Édith a commencé à montrer son intérêt. Il faut dire qu’elle me voyait passer dans l’EMS, boire le café avec Diane ou parler de cuisine avec Lucia. D’ailleurs, entre elle et Diane, l’ambiance était un peu conflictuelle. Elles s’envoyaient insultes pour insultes et ne s’aimaient pas beaucoup. Un jour, en faisant ma tournée dans le salon pour saluer tout le monde, Édith m’a dit qu’elle voulait bien boire un café avec moi. Demi-surprise : j’ai bien vu qu’elle nous écoutait, moi et les autres patients, et qu’elle sondait pour voir si effectivement, il n’y avait pas de bondieuseries, comme elle disait.

Depuis ce jour, je visitais Édith à presque chacune de mes venues. Je dis presque, parce qu’elle était très à l’écoute de ses humeurs. Il arrivait qu’elle n’ait pas envie de me voir. Elle a eu un parcours assez atypique : partie d’un pays de l’ex-URSS, elle a débarqué en Italie vers le milieu des années 40, avant de rencontrer un homme suisse et de l’épouser. Traumatisée par la guerre notamment, car prise pour cible de tirs, elle prit initialement la décision de ne pas enfanter. Elle ne voulait pas que ses enfants vivent ce qu’elle avait vécu et soient plongés dans une vie sans parents comme elle l’a été : elle a perdu ses deux parents très jeune et a été très marquée par cela. Mais, son idylle amoureuse a contrecarré ses plans initiaux et elle a donné naissance à quatre enfants.

Le lien avec Édith n’était pas toujours facile. Les traumatismes qu’elle avait vécus faisaient que la communication était parfois compliquée. D’abord, parce qu’elle limitait sa parole, mais aussi parce que les accès de mauvaise humeur étaient fréquents. Toutefois, à partir du moment où c’était accepté sans condition, où on n’insistait pas, elle était d’une bienveillance et d’une gentillesse totale dans le lien.

Un mardi matin, je me suis rendu dans l’EMS. En faisant le tour du salon, j’ai constaté qu’Édith était absente. En saluant Diane, je lui ai demandé si elle l’avait vu. Elle me dit alors qu’Édith avait déménagé, qu’elle avait changé d’EMS. Je suis allé vérifier l’information auprès de l’infirmière, qui me le confirma. J’étais un peu triste, car je n’avais pas pu lui dire au revoir. J’ai continué ma matinée, puis j’ai changé d’EMS à la pause de midi. Arrivé dans l’établissement suivant, alors que je ressassais encore dans ma tête le fait de ne pas avoir pu prendre congé d’Édith, l’animateur m’attrapa pour me dire qu’il y avait une nouvelle pensionnaire : « Elle s’appelle Édith, tu verras, elle est assez discrète« . Je me suis rendu au salon, Édith m’a vu entrer et m’a dit : « Eh bien, tu es venu ici exprès pour moi, c’est gentil ça !« 

Ce second EMS est spécialisé dans les personnes atteintes de démences grandissantes. Par son transfert, j’en ai déduit que son état s’était donc probablement péjoré, ce que l’équipe m’a rapidement confirmé. Mais, qu’à cela ne tienne : nous avons repris nos habitudes. Mieux, Édith s’est même intégrée au groupe de parole qu’elle a commencé à fréquenter régulièrement et dans lequel elle a commencé à s’exprimer. Le changement d’établissement a été très bénéfique pour elle. Elle socialisait beaucoup plus, et je l’ai vu sourire beaucoup plus souvent. Pareil dans le lien : même si son vocabulaire diminuait visiblement, je la sentais beaucoup plus en relation et ouverte à la discussion.

Puis un jour, sans prévenir, Édith a arrêté de se nourrir et s’est laissé glisser. Je n’avais perçu aucun signe qui m’aurait alerté, l’animateur non plus d’ailleurs. Elle est décédée tranquillement. C’est à mon passage suivant dans l’EMS que j’ai appris son départ. Elle était partie le jour de mon anniversaire à quatre-vingt-sept ans.

L’histoire d’Édith m’a profondément touché. Après tout ce qu’elle a vécu, elle a osé s’ouvrir à un inconnu et dépasser ses préjugés pour laisser vivre une nouvelle relation. Puis, malgré les déracinements successifs et traumatisants qu’elle a traversés, elle a su aussi se relever et même aller vers du mieux en étant déracinée d’un EMS, de son lieu de vie depuis plusieurs années, et cela du jour au lendemain. Si je devais citer un exemple de résilience, qui montre qu’il n’y a pas d’âge pour s’en sortir et évoluer, dorénavant, je donnerai le nom d’Édith.

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