Journal de bord #42 – l’ataraxie

Attention, ça ne rigole pas, j’ai sorti les bouquins de philo. Plus sérieusement, il y a une idée qui m’a grandement marqué dans mon parcours et qui a un peu conditionné mon rapport au monde et donc à cette expérience, c’est l’ataraxie ou l’absence de trouble. J’ai toujours dit que je ne suis pas une personne difficile : je me suis pris la tête les quarante premières années de ma vie. J’aimerais moins me la prendre pendant les quarante dernières. Ce que je cherche, c’est l’absence de trouble et vivre à travers les plaisirs simples de la vie. Comme j’étais incapable de tout ressortir de tête, je suis allé dans ma bibliothèque. J’ai donc ressorti des livres que j’ai médités et desquels j’ai tiré à travers les années ce que je pense être des perles en lien avec cette notion, telle que je les ai comprises, sans pour autant être exhaustif. Je n’ai pas envie de traiter l’ataraxie de manière systématique ici, mais juste de ressortir ce que j’en ai retenu en vrac.

Le Manuel d’Epictète

Plusieurs idées du Manuel vont dans ce sens. Idées que l’on peut aussi retrouver dans « De la liberté », d’Epictète. Il y a d’abord l’idée que des choses dépendent de nous et d’autres non. Parmi celles qui dépendent de nous, il y a le jugement, l’impulsion, le désir et l’aversion. En concentrant nos efforts sur ce qui est sous notre contrôle et en acceptant le reste avec indifférence, on évite, en principe, les troubles inutiles. Cela s’exprime dans cette maxime : « Ne demande pas que les choses arrivent comme tu veux qu’elles arrivent, mais veuille qu’elles arrivent comme elles arrivent, et le cours de ta vie sera heureux. » Autrement dit, ce qui ne dépend pas de moi ne dépend pas de moi, et il m’appartient d’accepter que c’est comme c’est. Si je peux porter un regard critique sur le monde, en revanche, il ne m’appartient ni de le changer, ni d’en faire autre chose que ce qu’il est. Il est tel qu’il est, et l’accepter apporte aussi en principe le calme intérieur. Le réel est.

Puis il encourage en même temps à ne pas négliger ce qui est à nous et à ne pas convoiter ou désirer ce qui est à autrui, car ce faisant, on se rend esclave de celui dont on désire la chose. C’est une invitation à ne pas dépendre de ses désirs et à apprendre à se contenter de ce que l’on a. Enfin, une maxime du manuel dit : « Tu peux être invincible, si tu ne descends dans l’arène d’aucun combat qu’il ne dépend pas de toi de remporter. »

Dans le Manuel, Épictète ne parle pas explicitement d’ataraxie (concept davantage lié à Épicure et au scepticisme), mais il propose une vision (stoïcienne) de la tranquillité de l’âme obtenue par la maîtrise des passions, le détachement et l’acceptation des événements. En gros, aucun homme n’est libre à moins de se posséder lui-même. Se posséder passe ici par une conscientisation et une libération de ses propres désirs. La maîtrise de soi est l’une des clés de la paix intérieure.

La lettre à Ménécée d’Épicure

L’ataraxie est au cœur de la philosophie épicurienne : il ne s’agit pas, contrairement à ce que l’on croit, d’accumuler les plaisirs sensoriels, mais d’atteindre un état stable où l’on est exempt de perturbations psychiques. L’on se prétend épicurien lorsque l’on aime la bonne chair et les plaisirs de la table, le bon vin, le gras et le sexe. Mais, cela n’a rien à voir avec la philosophie d’Épicure. Dans son livre Les Sagesses antiques », Onfray dit ceci : « Le plaisir austère d’Épicure laisse loin derrière lui les caricatures. Lui-même a pris soin de dire tout ce qui sépare cette définition de la jouissance comme produit de l’ascèse et l’abandon grossier aux satisfactions animales et triviales. Comment contresens a-t-il pu devenir à ce point vérité que le dictionnaire avalise deux définitions du même mot et le destine aussi bien au disciple d’Épicure qu’au bon vivant porté sur la boisson, la table et le lit ? Le mot plaisir pose problème, gêne, génère des réactions épidermiques, ce qu’il recouvre interroge et inquiète chacun sur son rapport avec ledit plaisir. (p.210) »

Chez Épicure, on trouve aussi une attention portée sur la nature des désirs : « Il faut en outre établir […] que, parmi les désirs, les uns sont naturels, les autres sans fondements et que, parmi ceux qui sont naturels, les uns sont nécessaires et les autres naturels seulement. Parmi ceux qui sont nécessaires, les uns sont nécessaires au bonheur, d’autres à l’absence de dysfonctionnement dans le corps, et d’autres à la vie elle-même. En effet, une étude rigoureuse des désirs permet de rapporter tout choix et tout refus à la santé du corps et à l’absence de trouble dans l’âme, puisque c’est cela la fin de la vie bienheureuse. » Il convient d’établir une hiérarchie de ses désirs, et pour faire écho à Epictète, de trier dans ses désirs ce qui dépend de moi ou non, et ce qui est réel ou non. Ramené à notre contexte contemporain, on peut penser à l’aliénation marchande, et à l’injonction au plaisir ambiante, qui génèrent la peur du manque. Se poser la question de l’application des principes d’Épicure et d’Epictète à notre contexte m’a précisément amené à l’ascèse dans laquelle je suis aujourd’hui.

Épicure invite donc à peser le plaisir et la souffrance : « En outre, puisqu’il est notre bien premier et connaturel, pour cette raison nous ne choisissons pas non plus tout plaisir. En réalité, il nous arrive de laisser de côté de nombreux plaisirs, quand il s’ensuit, pour nous, plus de désagréments. Et nous considérons que beaucoup de souffrances l’emportent sur des plaisirs, chaque fois que, pour nous, un plaisir plus grand vient à la suite des souffrances que l’on a longtemps endurées. Ainsi, tout plaisir, parce qu’il a une nature qui nous est appropriée, est un bien, et pourtant tout plaisir n’est pas à choisir. De même encore, toute souffrance est un mal, mais toute souffrance n’est pas toujours par nature à refuser. » Un plaisir qui engendre plus de souffrances que de plaisir n’est pas à choisir, comme une souffrance, si elle engendre plus de plaisir que de souffrance, n’est pas à rejeter. On est loin de l’image grossière de l’épicurien qui se vautre dans tous les plaisirs qui passent devant ses yeux.

Cela induit aussi l’idée que l’ataraxie est différente pour chacun : la balance des plaisirs n’est pas la même à 18 ans qu’à 70 ans. Un plaisir ou une souffrance en fonction de l’âge a différentes répercussions.

Les Pensées pour moi-même de Marc Aurèle

Dans les « Pensées pour moi-même », Marc Aurèle développe une vision stoïcienne de la tranquillité intérieure, fondée sur :

  1. L’acceptation des événements tels qu’ils surviennent.
  2. La maîtrise des passions et des désirs.
  3. L’indifférence aux choses extérieures et aux jugements des autres.
  4. Une focalisation sur le moment présent.
  5. Une confiance dans l’ordre naturel de l’univers.

Ces principes convergent vers un état d’âme serein et stable, qui est proche de l’idée d’ataraxie. On retrouve des principes semblables à Épicure ou Epictète. Un passage m’a marqué en ce qu’il donne du relief aux idées que nous avons déjà évoquées :

« Au nombre des plus proches maximes sur lesquelles tu te pencheras, compte ces deux : l’une que les choses n’atteignent point l’âme, mais qu’elles restent confinées au-dehors, et que les troubles ne naissent que de la seule opinion qu’on s’en fait. L’autre que ces choses que tu vois seront, dans la mesure où elles ne le sont point encore, transformées et ne seront plus. Et de combien de choses les transformations t’ont déjà eu pour témoin ! Songes-y constamment. Le monde est changement ; la vie, remplacement. » Ce ne sont pas les événements qui nous bouleversent, mais la façon dont nous les percevons. Si nous changeons notre regard sur ce qui arrive, nous pouvons préserver notre calme intérieur. Les choses extérieures n’ont aucun pouvoir sur notre esprit, sauf si nous leur en donnons. En reprenant le contrôle de nos pensées et en évitant les jugements inutiles, on peut rester serein, même face aux difficultés.

De la nature de Lucrèce

Lucrèce, comme matérialiste et épicurien, croit que la connaissance de la nature et de ses lois mène à la paix intérieure. Il soutient que la compréhension des phénomènes naturels et de l’infinité de l’univers nous permet de nous libérer des peurs irrationnelles et d’atteindre une forme de tranquillité. La connaissance que ni les dieux ni la mort ne devraient nous effrayer permet de vivre sans angoisse, ce qui conduit à une forme d’ataraxie. Il insiste sur le fait que beaucoup de nos troubles viennent des superstitions, des croyances erronées sur les dieux ou sur la mort, qui créent des peurs inutiles et perturbent notre tranquillité.

« Et, après t’avoir fait connaître la nature des éléments constitutifs de l’univers, la variété de leurs formes et le mouvement éternel qui les entraîne et les fait voltiger spontanément dans l’espace et la manière dont ils peuvent créer toutes choses, poursuivant mon objet, c’est, semble-t-il, la nature de l’esprit et de l’âme que je dois maintenant éclaircir dans mes vers ; il faut chasser et culbuter cette crainte de l’Achéron, qui, pénétrant jusqu’au fond de l’homme, jette le trouble dans la vie, la colore tout entière de la noirceur de la mort, et ne laisse subsister aucun plaisir pur et sans ombrage.« 

L’univers est un tout. Accepter la place que chaque chose y a, y compris la sienne, permet d’atteindre la tranquillité intérieure. La connaissance de la nature et le rejet des dieux créés par les hommes, et par extension d’un plan prétendument divin qu’aurait l’homme dans une mondiation dont il serait le maître et non un élément comme un autre, est la seule manière de trouver sa véritable place.

Synthèse

L’absence de trouble, qu’elle soit appelée ataraxie chez Épicure ou la tranquillité de l’âme dans les écrits stoïciens, repose sur une maîtrise profonde des désirs et des jugements humains. À travers les écrits d’Épictète, de Marc Aurèle, de Lucrèce et d’Épicure, il m’apparaît que cet état de sérénité intérieure résulte de plusieurs principes clés. D’abord, il s’agit de reconnaître ce qui dépend de moi et ce qui échappe à mon contrôle. Épictète insiste sur l’importance de concentrer mon énergie sur ce qui est sous mon pouvoir, comme mes pensées et mes réactions, et d’accepter avec indifférence tout ce qui est extérieur à moi, notamment les événements ou les désirs qui me perturbent inutilement. Marc Aurèle, dans ses « Pensées pour moi-même », propose de cultiver l’indifférence envers les choses extérieures et les opinions des autres, en se concentrant sur l’instant présent et en ayant confiance dans l’ordre naturel de l’univers. De même, Lucrèce souligne que la connaissance de la nature et des lois qui gouvernent l’univers permet de surmonter la peur irrationnelle, notamment la peur de la mort ou des dieux, et d’atteindre ainsi la tranquillité intérieure. Enfin, l’épicurisme, contrairement aux idées reçues, ne prône pas la recherche excessive du plaisir, mais une gestion rigoureuse des désirs, en favorisant ceux qui sont naturels et nécessaires à la santé et au bien-être, et en rejetant ceux qui engendrent plus de souffrances que de plaisir. Dans ce cadre, l’ataraxie devient l’état de l’âme qui a appris à se détacher des désirs superflus et des peurs irrationnelles, en adoptant une vision claire et réaliste de la nature et de la condition humaine. En somme, l’absence de trouble réside dans la maîtrise de soi, l’acceptation du monde tel qu’il est, et la capacité à gérer ses désirs et leur hiérarchie, et ses perceptions pour maintenir une paix intérieure durable.

Voilà ce que je veux dire lorsque je parle d’ataraxie ! Et voilà, disons, « l’essence philosophique » de ma démarche d’une année : aller vers l’absence de trouble par une meilleure hiérarchisation et gestion de mes désirs et de mes plaisir notamment, et par un travail intérieurs sur les autres aspects évoqués dans ce billet. En gros, je mets enfin en pratique ce qui n’était « que » de l’ordre des idées.

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