
La période des fêtes de fin d’année est pour moi l’occasion idéale de lâcher prise et de m’autoriser à déroger aux règles que je m’impose le reste du temps. Ce contraste est essentiel : c’est justement parce que je ne vis pas constamment dans le gras, le sucre, l’alcool ou l’excès que je peux pleinement apprécier ces moments d’exception. Ma discipline quotidienne, loin d’être une contrainte, devient une condition de cette liberté festive. En me donnant un cadre structuré la majeure partie du temps, elle me permet de vivre ces écarts avec sérénité, sans culpabilité, et de les savourer comme une célébration légitime. Ce cycle d’alternance entre rigueur et relâchement, entre retenue et abondance, me permet de trouver un équilibre où la règle ET l’exception enrichissent mon rapport au plaisir.
La période des fêtes, pour moi, ne se limite pas à un simple lâcher-prise ; elle donne également tout son sens à la discipline que je m’impose le reste de l’année. C’est précisément parce que je choisis de vivre dans une certaine retenue au quotidien que ces moments d’excès trouvent leur pleine valeur. Les fêtes ne sont pas qu’une parenthèse de liberté, elles légitiment mes efforts et leur offrent une finalité : en m’autorisant ces transgressions festives, je ne vis pas ma discipline comme une contrainte, mais comme une manière de préparer et de mériter ces instants d’abondance. Elles donnent à ma rigueur une profondeur, transformant ce qui pourrait sembler une restriction en une clé pour profiter pleinement du plaisir même lorsqu’il est excessif, sans une once de culpabilité. La question que je me pose pendant ces fêtes est celle-ci : quelle valeur peut avoir la ripaille des fêtes si elle ne s’inscrit pas dans un régime d’exception ?
La ripaille des fêtes tire toute sa valeur de son caractère exceptionnel. Si elle devenait une habitude, elle perdrait sa saveur, son éclat et sa fonction symbolique. J’ai l’impression que c’est parce qu’une chose est éphémère qu’elle prend d’autant plus de valeur. Ce qui rend ces excès précieux, c’est qu’ils s’inscrivent en rupture avec la discipline du quotidien : ils sont une célébration, un dépassement temporaire des règles, un espace pour se reconnecter à l’abondance et au plaisir sans retenue. Sans cette rareté, la ripaille deviendrait banale, une routine qui, à force de répétition, effacerait le plaisir qu’elle procure. C’est dans l’alternance, dans la tension entre retenue et excès, que ces moments trouvent leur véritable signification et leur intensité.
La fête et le carnaval
Pour Mikhail Bakhtine, la fête est bien plus qu’un simple moment de répit ou de divertissement ; elle constitue une expérience fondamentale qui interroge la finalité même de l’existence humaine. Comme manifestation collective, la fête offre une rupture temporaire avec l’ordre établi, où les hiérarchies sociales, les normes religieuses et morales se trouvent suspendues. Contrairement aux célébrations officielles, souvent instrumentalisées pour renforcer le statu quo, la fête populaire embrasse un esprit de liberté et de transformation. Elle redéfinit les rapports humains en mettant en avant la communauté et la spontanéité. En cela, la fête dépasse sa dimension utilitaire ou biologique pour devenir un espace philosophique, où le temps, le corps et la matière sont réinvestis d’une signification dynamique et vivifiante. C’est dans cet espace d’utopie vécue que les règles du quotidien sont momentanément mises de côté, permettant une réflexion sur leur caractère relatif.
Le carnaval, dans la vision de Bakhtine, illustre de manière emblématique l’idée d’une exception qui confirme et renforce les règles en permettant leur suspension temporaire. Par ses excès et son renversement des rôles — comme l’élection d’un « roi pour rire » ou la dérision des figures d’autorité — le carnaval libère les participants des contraintes de l’ordre social établi. Mais, cette liberté n’est pas anarchique ; elle est régie par ses propres règles, spécifiques au cadre carnavalesque. Le carnaval constitue une mise en scène contrôlée de l’exubérance et de la subversion, un espace où le grotesque et le rire ambivalent permettent d’explorer des réalités humaines autrement inaccessibles. Ce moment d’inversion souligne finalement la permanence des structures qu’il transgresse temporairement. En confrontant l’éternité des hiérarchies à la fluidité et à la relativité du temps carnavalesque, il réaffirme la nécessité des normes tout en offrant une soupape cathartique.
La fête telle que nous la vivons
Aujourd’hui, j’ai le sentiment que les fêtes sont souvent vécues comme des parenthèses dans un quotidien qui semble de plus en plus dénué de sens. Elles deviennent des espaces de divertissement où l’ivresse, l’excès et la répétition ritualisée prennent le pas sur leur dimension symbolique ou collective. Leur fonction se réduit à celle d’une échappatoire presque pavlovienne : un conditionnement où l’attente du plaisir se nourrit de la promesse d’un moment de déconnexion, mais où, paradoxalement, l’expérience vécue se révèle vide ou mécanique. Nous fêtons pour oublier un quotidien que nous ne supportons plus, mais dans cet oubli lui-même se perd toute réflexion sur ce qui pourrait véritablement enrichir nos existences. Par la manière dont elle est dénaturée, la fête devient alors révélatrice de l’absurdité du quotidien que nous nous infligeons
Par ailleurs, la perte de sens des fêtes modernes reflète une déconnexion avec leur origine collective et significative. Loin d’être des moments où le temps se transforme ou se régénère, elles s’inscrivent souvent dans un consumérisme frénétique, dépourvu de profondeur. Elles ne sont plus que pur divertissement au sens pascalien du terme. Ce qui devrait être une célébration d’un renouveau ou une réflexion sur nos liens humains devient une simple succession de rites commerciaux ou ludiques. Dans cette déperdition de sens, les fêtes ne réinventent plus le monde, mais se contentent de le reproduire, figées dans une temporalité qui conforte le statu quo au lieu de le remettre en question. Nous avons développé un rapport à la fête qui est le même que celui de notre quotidien. Elles ne sont devenues qu’illusions vides de sens.
Émile Durkheim, dans Les Formes élémentaires de la vie religieuse, met en lumière le rôle essentiel des rites dans la construction et le maintien des liens sociaux. Pour lui, les fêtes sont des moments rituels où la société se retrouve, se réinvente et réaffirme sa cohésion. Ce n’est pas seulement un moment de relâchement, mais une régénération collective qui donne sens à l’ordre social, à travers la célébration de valeurs communes. Dans cette optique, les fêtes modernes semblent avoir perdu cette dimension structurante. Là où elles devraient renouveler notre lien au monde et aux autres, elles se réduisent souvent à une succession d’excès individuels sans ancrage. Pourtant, cette logique d’alternance entre discipline et relâchement, que je revendique dans mon quotidien, rejoint précisément cette fonction régénératrice : ce cadre rigoureux que je m’impose confère une profondeur à l’exception festive, comme une tension nécessaire entre l’ordinaire et l’extraordinaire. La fête vient légitimer et renforcer la permanence de la structure qu’elle transgresse.
C’est également ce qu’illustre le carnaval dans la vision de Bakhtine. Par son inversion des rôles et son exubérance, il ne se contente pas de suspendre temporairement les règles : il les justifie en révélant leur importance. Le carnaval souligne que l’ordre n’existe que par sa négation ponctuelle et que la discipline trouve sa valeur dans ces espaces de transgression contrôlée. Ainsi, mes propres pratiques oscillant entre retenue et abondance trouvent un écho dans cette dynamique rituelle : c’est la discipline qui donne à la fête sa signification, et c’est l’excès qui légitime la discipline. Cette poétique, pourtant essentielle, semble s’être dissoute dans les fêtes modernes, devenues des rituels sans finalité, où l’on consomme l’ivresse pour échapper à un quotidien sans règle ni horizon, sans jamais réinventer ni l’un ni l’autre.
Ces fêtes de Noël, telles que je les ai vécues, n’ont fait que renforcer mes choix d’hygiène de vie. Elles ont confirmé l’importance de cette discipline qui structure mon quotidien et donne tout son sens à ces moments d’exception. Sans ce cadre, les excès perdraient leur éclat et la fête elle-même, sa profondeur. Cette alternance, loin d’être un simple cycle, est pour moi une façon de célébrer pleinement la vie, en trouvant un équilibre entre rigueur et abondance, entre ordre et transgression.
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