
Un ami m’a récemment partagé une scène qui l’avait profondément troublé. Lors d’une réunion à l’Armée du Salut, un jeune homme prenait la parole pour témoigner de sa foi : il racontait comment, selon lui, Dieu avait guéri son orteil cassé. Son émotion était palpable, sincère. Dans l’assemblée, une femme atteinte d’un cancer et de schizophrénie s’est levée pour remercier le Seigneur. Non pas pour elle-même, mais pour ce jeune homme. Il y avait dans ce geste quelque chose de touchant, mais aussi de profondément dérangeant à mes yeux. Cette femme, m’a-t-il expliqué, avait été trimballée de séminaire de guérison en séance de prière depuis des années. Chaque fois, après que l’on ait prié pour elle, elle arrêtait son traitement. Chaque fois, sa santé mentale se dégradait un peu plus. Comme si elle espérait encore qu’une foi suffisamment pure suffirait à la guérir, à la sauver.
Ce récit m’a interrogé. Non pas tant sur la véracité de ce genre de guérison (si je n’y crois pas, chacun est libre d’y croire ou non finalement), mais sur ce que cela révèle de notre rapport à la foi. Qu’est-ce que croire, au fond ? Et pourquoi croit-on ? Pas dans le sens de ce que l’on espère obtenir, mais dans celui, plus profond, de ce que la foi vient réparer, soutenir ou combler. Mon ami évoquait aussi ses grands-parents, qui avaient perdu un enfant tombé d’un balcon. Un drame insensé, qui aurait pu les anéantir. Mais, la foi, dans leur cas, fut ce qui les a maintenus debout. Parce qu’au milieu de l’absurde et du chaos, croire qu’une présence invisible veille encore sur les cœurs brisés leur a offert une forme d’équilibre.
Face à cela, il m’est difficile de ne pas ressentir un certain malaise lorsque la foi semble mobilisée pour des préoccupations triviales, détachées de toute profondeur. Non par jugement, mais parce qu’elle paraît alors oubliée dans ce qu’elle a de plus essentiel : non pas résoudre nos petits tracas, mais ouvrir un travail intérieur, une lente transformation qui conduit à sortir de soi pour aller vers l’autre. Car le cœur de la foi, ce n’est pas pour moi la recherche d’un apaisement personnel ; c’est cet appel exigeant à reconnaître et à accueillir l’autre dans sa vérité, sans l’idéaliser ni le réduire, tout en demeurant fidèle à soi-même. C’est apprendre à habiter la relation avec miséricorde, avec une disponibilité réelle au monde tel qu’il est, sans fuir la confrontation ni la remise en question.
La foi comme point d’ancrage dans l’absurde
Il est des événements qui échappent à toute tentative d’explication. Des expériences qui défont brutalement les repères ordinaires, qui creusent dans la vie une brèche si profonde que rien ne semble pouvoir la refermer. La mort d’un enfant, par exemple, comme celle qu’ont connue les grands-parents de mon ami, emporte tout sur son passage : le sens, l’ordre, la logique, les promesses du lendemain. Une chute, un accident et le monde devient soudain méconnaissable. Face à une telle absurdité, il ne reste souvent que le silence, un silence dur, sans consolation. Que dire des génocides et des absurdités qui parcourent notre monde et que l’actualité relaie jour après jour ? Que dire de la barbarie ? Pour ma part, je ne m’appuie pas sur la foi pour traverser ces abîmes. Ma manière d’être au monde passe par une forme d’acceptation du réel, aussi cruel ou insensé soit-il. Ce n’est pas une posture de détachement ni une résignation ; c’est une lucidité, parfois aride, mais qui ne cherche pas à recouvrir la douleur d’un récit rassurant. Je n’attends pas de réponse transcendante à ce que le monde a d’irrémédiable. Mais je sais que, pour d’autres, la foi peut devenir un appui. Non pas un refus du réel, mais une manière de rester en relation avec lui sans s’effondrer. Un point d’ancrage, non pas pour comprendre, mais pour continuer à avancer malgré l’incompréhensible. Cette posture, je la croise chez beaucoup de patients croyants.
La foi, dans ce cadre-là, ne consiste pas à attendre un signe, une solution, une réparation. Elle ne nie pas l’absurde, elle ne prétend pas le dissoudre. Elle fait autre chose : elle permet d’habiter cette absurdité sans s’y perdre. Elle trace, dans le chaos, une forme fragile de continuité intérieure. Ce n’est pas tant une croyance en un Dieu interventionniste qu’un lien invisible à quelque chose qui demeure. Une présence silencieuse, un souffle, un espace intime où la douleur peut être déposée sans être immédiatement rejetée. Il y a dans cette foi-là quelque chose d’extrêmement humain et de profondément digne. Elle ne protège pas du chagrin, elle n’épargne pas la chute, mais elle offre une manière d’y survivre. Dans certains cas, elle peut même devenir un moteur d’espérance, non parce qu’elle promet un ailleurs, un arrière-monde ou une réparation, mais parce qu’elle ouvre une brèche vers la possibilité de rester vivant, même brisé.
Pourtant, je ne peux m’empêcher de m’interroger : qu’est-ce qui fait que certaines personnes ont besoin de la foi pour traverser ces abîmes, quand d’autres s’en passent ? Est-ce une question de culture, d’histoire personnelle, de sensibilité au mystère ? Est-ce une manière de se relier à quelque chose qui dépasse ou de tenir debout quand le sol se dérobe ? Il me semble que certains cherchent, dans ces moments-là, une forme de verticalité, un lien vers le haut, vers un sens ou une présence qui les dépasse. Là où, pour ma part, j’ai besoin d’horizontalité : d’être entouré, ancré dans la tendresse des vivants, dans la présence concrète de celles et ceux que j’aime. Ni voie meilleure, ni voie plus noble. Juste deux manières différentes de rester humain face à l’incompréhensible.
La foi comme fuite ou comme déni du réel
Mais la foi n’est pas toujours ce point d’appui discret et profond qui aide à tenir debout dans l’épreuve. Il arrive qu’elle devienne, à l’inverse, une échappatoire. Une manière de contourner ce qui dérange, de nier ce qui fait mal ou de refuser ce que le réel impose. Mon ami me parlait de cette femme malade, atteinte de schizophrénie, qu’il avait vue au fil des années basculer d’un séminaire de guérison à l’autre. À chaque rencontre, des prières étaient faites pour elle. Et chaque fois, elle repartait pleine d’espoir au point, souvent, de cesser son traitement. Mais l’élan était de courte durée et son état se dégradait davantage à chaque cycle.
Ce n’était pas un manque de courage. Ce n’était pas non plus une naïveté. C’était, peut-être, une foi désespérée. Une foi arrachée à la souffrance, projetée vers une promesse de salut et de guérison, relayée par des dealers d’espoir qui font leur pain sur la souffrance des personnes. Une tentative poignante de reprendre un peu de contrôle sur une vie devenue trop incertaine, trop douloureuse. Mais dans ce mouvement, quelque chose se perdait : le rapport au réel, à sa dureté, à ses nécessités concrètes, comme le fait de poursuivre un traitement médical adapté. Dans ce cas, la foi cesse d’être un ancrage ; elle devient un refuge illusoire. Une sorte de bulle protectrice, où la réalité est tenue à distance, transformée, réinterprétée jusqu’à ne plus blesser. On y prie non pour traverser la souffrance, mais pour qu’elle disparaisse. On y espère non une force intérieure, mais une intervention extérieure qui viendrait tout remettre en ordre. Et parfois, cette attente elle-même isole, épuise, voire détruit.
Il faut sans doute beaucoup de prudence et de compassion pour approcher ces formes de croyance. Elles ne sont pas simplement irrationnelles ou “fausses”. Elles sont souvent la dernière ressource d’une personne en perdition, une manière de continuer à espérer quand tout semble perdu. Mais elles posent une question redoutable : à quel moment la foi, au lieu de faire face au monde, devient-elle une manière de s’en détourner ? Qui, autour, ose le dire sans briser ce qu’il reste d’élan vital ?
Une foi détournée de son essence
Il existe donc une forme de décalage, plus silencieuse, mais peut-être plus préoccupante encore. C’est celle d’une foi qui ne cherche plus qu’à rassurer, à simplifier, à protéger. Une foi qui ne travaille plus, qui ne transforme plus, mais qui apaise, qui rend la vie plus fluide, plus confortable. Non qu’il soit illégitime de chercher du réconfort, mais cette réduction de la foi à une sorte de recours utilitaire, presque domestiqué, me laisse perplexe. Ici, je ne peux pas m’empêcher de penser à une ancienne coreligionnaire qui témoignait de la grandeur de Dieu en nous racontant comment celui-ci lui réservait prétendument des places de parking lorsqu’elle se rendait en ville. Ou cette amie, qui m’explique qu’après avoir prié, elle a trouvé des billets de train sur un trajet qui l’arrange, ce qui, selon elle, démontre bien la grandeur de Dieu qui répond aux prières. Ou encore tous ces chrétiens qui, lorsque je fréquentais encore le milieu évangélique, m’expliquaient que Dieu s’occupait de tout et pourvoyait jusqu’à nos moindres besoins : jusqu’à nos factures impayées.
Ce qui m’interroge, ce n’est pas tant la sincérité de ces démarches que leur orientation. Une prière pour être soulagé d’un souci, un verset cité pour se rassurer dans ses choix, une communauté comme refuge face à l’angoisse. Quand cela devient le cœur de la foi, son usage principal, alors quelque chose de plus essentiel me semble avoir été évacué. La foi cesse d’être un appel, un chemin exigeant, pour devenir une réponse toute faite. Elle perd sa puissance de questionnement. Elle n’interroge plus le croyant sur son rapport au monde, aux autres, à la justice, à la vérité. Elle se replie sur l’individu, sur ses besoins, ses attentes, ses désirs de paix.
Je ne parle pas ici depuis une foi personnelle. Je ne crois pas, ou du moins pas en un Dieu au sens traditionnel. Mais je suis habité, profondément, par ce que certains passages des Évangiles portent de radicalité. Cet appel à l’altérité : pas l’altérité abstraite, mais celle, concrète, qui oblige à sortir de soi, à se décentrer, à faire place à l’autre dans toute son opacité. À aimer, non pas au sens d’un sentiment tiède ou moral, mais d’un engagement de l’être tout entier dans la relation. Et c’est cela, peut-être, qui me trouble lorsque la foi semble s’être transformée en simple outil de mieux-vivre. Ce n’est pas qu’elle me dérange comme croyance ; c’est qu’elle paraît avoir oublié ce qu’elle pourrait encore être. Une force de rupture. Une éthique vivante. Un déplacement profond de soi vers un monde commun.
Je sais bien qu’il n’est ni simple ni toujours juste de questionner les manières dont chacun croit. On croit (ou ne croit pas) comme on peut, selon son histoire, ses fragilités, ses ressources, ses blessures. Je ne nie ni la beauté ni la sincérité de certaines démarches. Mais dans cette pluralité, je ne peux m’empêcher de sentir que quelque chose de l’essentiel est parfois manqué. Que l’exigence a cédé ! Que la foi, sous certaines formes, au lieu de nous arracher à nous-mêmes, tend de plus en plus à nous ramener vers le moi narcissique. Et, je me demande, sans certitude, mais avec gravité, ce que cela dit de ce que nous cherchons vraiment à travers elle.
Mais ce qui me trouble le plus, c’est ce que ce type de discours implique, en creux. Car si l’on affirme que Dieu “s’occupe de tout”, jusqu’à offrir une place de parking ou des billets de train bien placés à qui sait prier avec confiance, jusqu’à payer nos factures même issues d’une mauvaise gestion, alors il faut oser aller au bout de cette logique : que fait ce même Dieu face à l’horreur, au chaos, à l’impensable ? Était-il distrait pendant la Shoah ? Silencieux par choix ? Impuissant comme le dirait Hans Jonas ? Si l’on croit que Dieu intervient dans les détails les plus triviaux de la vie quotidienne, comment ne pas ressentir un vertige moral à l’idée qu’il ait pu rester inactif ou absent face aux camps de concentration, à des enfants massacrés, aux famines, aux supplices infligés sans fin par des bourreaux méthodiques ? Il y a là un écart immense, presque obscène, entre la foi en un Dieu “personnel” qui répond aux besoins immédiats de ses fidèles et le silence abyssal qui entoure tant d’événements où l’humanité s’est effondrée sur elle-même. Penser que le divin puisse s’émouvoir d’un train manqué, mais pas d’un génocide, penser qu’il puisse plus se soucier d’une facture impayée que d’enfants qui meurent de faim, c’est projeter sur Dieu une sorte d’ego surdimensionné, à notre image, obsédé par notre confort, notre emploi du temps, notre parcours individuel. Comme si notre foi avait fini par croire que le monde tournait autour de nos petits tracas, en oubliant la douleur immense qui le traverse de part en part.
Quand la foi se réduit à cette relation utilitaire, où Dieu devient un concierge céleste ou un coach de vie invisible, alors quelque chose de l’ordre moral se fissure. C’est un aveuglement éthique. Une manière d’esquiver la violence du réel en se réfugiant dans une bulle spirituelle étanche, imperméable à la souffrance des autres. Certains croyants bien-pensants, souvent pleins de bonnes intentions, mais d’une tiédeur désarmante, me diront que Dieu se soucie à la fois de nos petits tracas et des grandes tragédies. D’autres, plus prudents, invoqueront le mystère et m’inviteront à accepter l’incompréhensible avec foi. Je leur répondrai ceci : qu’on ne peut pas sérieusement prétendre que Dieu trouve des places de parking à ses enfants tout en restant muet face à l’horreur des camps. Qu’un Dieu qui s’occupe de vos billets de train, mais pas des enfants noyés en mer, des cris de ceux qui sont opprimés en masse ou de ceux des personnes qui aujourd’hui vivent un génocide au Moyen-Orient, est un Dieu modelé à l’image de votre confort. Une projection, pas une présence. Une justification, pas une transcendance. À force de spiritualiser l’absurde, on finit par le rendre tolérable, ce qui est peut-être, à mes yeux, le pire blasphème.
Conclusion
Je ne cherche pas à trancher, mais je ne veux pas non plus rester tiède. Car ce qui se joue dans la foi, ou dans ce qu’on projette sous ce nom, engage bien plus que de simples croyances. Cela engage une manière de se tenir dans le monde : face au mal, à l’injustice, à la souffrance des autres. Cela engage notre rapport au réel et notre capacité (ou non) à l’affronter sans l’édulcorer.
Accueillir les récits personnels sans jugement, c’est le cœur même de mon travail d’accompagnant spirituel. Mais accueillir ne signifie pas tout bénir. Certains récits relèvent d’un véritable travail intérieur, d’une traversée. D’autres ne sont que des fuites maquillées en ferveur. Je crois qu’il est dangereux (oui, dangereux) de confondre la foi avec une stratégie d’évitement émotionnel. De faire passer pour spiritualité ce qui n’est qu’une mise à distance de la douleur ou pire : une manière de moraliser l’inaction. Ce qui me heurte, ce n’est pas la foi. C’est ce qu’on en fait lorsqu’elle cesse d’ouvrir un espace pour l’autre, pour l’inconsolable, pour l’inacceptable. Lorsqu’elle devient un cocon psychologique, un repli sur soi sanctifié. Lorsqu’elle permet de dormir tranquille pendant que le monde brûle. Pire : lorsque cette prétendue foi se veut devenir un objet pour convaincre son vis-à-vis de l’existence de Dieu.
Ce qui mérite encore d’être appelé “spirituel”, ce n’est pas l’assurance tranquille d’avoir trouvé une vérité, c’est le courage de ne pas fuir l’obscurité. De rester exposé. De marcher sans garantie. Et peut-être, parfois, de préférer le doute fécond à la certitude confortable.
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