
Le test : J’ai goûté le french tacos, j’ai goûté le vide.
Un midi de la semaine dernière, j’ai décidé de tester un French tacos. Je n’en avais jamais mangé. Je voyais les files d’attente devant certaines enseignes, j’entendais des personnes en parler avec enthousiasme, et je me suis dit : allons-y. Essayons. Voyons ce que ce plat a de si populaire.
On me propose une base : une protéine, une sauce, un supplément. Je choisis falafel, sauce samouraï et poivrons. Un mélange qui me semble prometteur. Le goût du falafel, la vivacité de la sauce, la douceur des poivrons… je m’attends à quelque chose d’un peu relevé, pas surprenant, mais bon. Le tacos arrive. Il est bien chaud, pressé, emballé. Un pavé. Je m’installe, je croque. Et là… rien. Pas de saveur particulière. Pas de contraste. Pas d’arôme qui émerge.
Tout est englouti dans une pâte tiède et molle. Les frites et le fromage ont tout uniformisé, comme un filtre épais posé sur les ingrédients. Il y a bien une sensation de gras, de chaud, de fondant. Mais pas de goût. Pas d’émotion. Pas même un sursaut de surprise. Ce n’est pas mauvais, non. C’est autre chose : c’est vide. Comme si le plat, en cherchant à tout contenir, avait fini par ne plus rien exprimer. Cette impression, douce d’abord, s’est installée en moi lentement, jusqu’à devenir pesante. Je ne mangeais pas quelque chose. Je consommais un bloc de neutralité. Un objet comestible qui remplissait mon estomac, mais qui ne nourrissait rien d’autre.
Le faux plat ou la neutralisation du goût
Le French tacos se donne des allures de plat libre : à l’entrée, on te propose de composer. Une base au choix, une sauce, un supplément. Tu peux prendre du cordon bleu ou du kebab, du bœuf mariné ou des falafels. Tu peux opter pour la sauce algérienne, samouraï, barbecue, andalouse. Tu peux y ajouter du fromage, des jalapeños, des poivrons… L’offre est large, la promesse est claire : tu crées ton propre plat, à ton image. Une promesse similaire à plusieurs de ses cousins fastfoodesques. Mais cette promesse est un mirage. Car une fois les ingrédients choisis, tout est enfermé dans une galette de blé, roulé, tassé, pressé, puis réchauffé à haute température. À la sortie, ce n’est plus une composition : c’est un bloc uniforme. Les textures ont disparu. Ce qui aurait pu croustiller est devenu mou. Ce qui aurait pu fondre est devenu caoutchouteux. Ce qui aurait pu exploser de saveur est noyé dans un magma indistinct.
Les goûts aussi sont absorbés. La sauce samouraï n’a plus de mordant. Les poivrons ont perdu leur fraîcheur. Même les falafels, censés être le cœur de mon choix, ne sont plus qu’une pâte friable, engluée dans les frites et le fromage fondu. Le gras, le chaud, le salé : voilà ce qu’il reste. Trois sensations de base, trois signaux envoyés au cerveau pour lui dire : « mange, c’est bon, continue ». Mais ce n’est pas du goût, c’est de la stimulation. Une excitation sensorielle basique, sans subtilité, sans relief. C’est là que le malaise commence à poindre. Parce que ce n’est pas simplement fade. Ce n’est pas simplement pauvre. C’est neutralisé. Comme si le but n’était pas de faire bien, mais d’éviter que quoi que ce soit dépasse. Que rien ne dérange, que rien ne vienne heurter les palais sensibles. Un passe-partout.
Un French tacos, c’est une sorte de compromis gustatif généralisé : rien de trop épicé, rien de trop croquant, rien de trop acide, rien de trop parfumé. Tout est lissé, englobé, maîtrisé. Tout est ramené à une température moyenne, à une consistance moyenne, à une saveur moyenne. Et dans cette moyenne, tout disparaît. C’est le règne de l’inoffensif. De l’indifférence culinaire. C’est comme manger une idée de repas, un fantasme de satiété, une parodie de choix. Ce n’est pas mauvais. C’est pire : c’est vide de toute intention réelle. C’est fade. C’est insignifiant.
Un plaisir sans joie
Ce que ce plat procure, ce n’est pas du plaisir. Ou alors, c’est une forme très particulière, très pauvre, de plaisir. Une stimulation fugace, qui ressemble davantage à un réflexe qu’à une expérience. Le gras, le chaud, le salé, ce sont des signaux puissants pour le cerveau. Ils activent des circuits de récompense, ils produisent une petite décharge de satisfaction immédiate. Comme une caresse chimique. Mais c’est une réponse automatique. Une sorte de déclenchement primitif. Ça fait du bien, oui, mais à peine. À peine est-ce ressenti que c’est déjà terminé.
C’est comme une chanson calibrée pour la radio, qu’on a l’impression d’avoir déjà entendue cent fois. Comme un film qui déroule des scènes efficaces, mais sans surprise. Comme une publicité bien ficelée, qui touche juste, mais sans jamais aller plus loin que la surface. Ça marche. Mais ça ne touche rien d’essentiel. Ça ne réveille rien. Ça ne laisse aucune trace. Le French tacos, dans cette logique, n’est pas un aliment qu’on savoure. C’est une formule. Un assemblage conçu pour remplir, combler, satisfaire, sans jamais éveiller.
Il ne donne pas de joie. La joie, la vraie, celle qui naît d’un goût inattendu, d’une texture surprenante, d’une alliance subtile entre deux ingrédients, cette joie-là est absente. À la place, il y a quelque chose qui passe vite et qu’on oublie aussitôt. Un assouvissement express. Un plein sans intensité. Un plaisir sans mémoire. Peut-être est-ce cela, au fond, qui m’a le plus troublé : le fait d’avoir mangé, d’avoir été rassasié, mais de ne rien avoir vécu. Rien, sinon l’impression de m’être brièvement anesthésié. Tout cela pour la modique somme de quinze francs… avec lesquels j’aurais pu me faire cinq repas bien meilleurs.
Les symptômes du consumérisme
C’est probablement pour ça que ce plat plaît tant. Pas parce qu’il est bon. Mais parce qu’il remplit. Parce qu’il cale vite, rassasie sans exigence, occupe sans troubler. Il ne demande ni attention, ni culture, ni sensibilité particulière. Il est immédiatement disponible, immédiatement comestible. On croit choisir. On coche une sauce, une garniture, une protéine. Mais le résultat est toujours le même : un bloc tiède, dense, indistinct, où plus rien ne se distingue. Un faux choix, un faux goût, une vraie uniformité. Ce symptôme dépasse de loin la seule assiette. C’est le symptôme de la merdification généralisée de ce que nous consommons.
Prenons la musique. Des morceaux construits sur les mêmes quatre accords, une rythmique standardisée, des textes toujours plus plats, des refrains accrocheurs. La musique devient fond sonore, produit d’ambiance, objet jetable. On l’écoute en faisant autre chose. On passe à la suivante sans même s’en apercevoir. Et ça se fait des playlists infinies avec un même morceau, une même soupe déclinée en cinquante nuances de rien. Au cinéma, même logique. Blockbusters interchangeables, scénarios recyclés, productions calibrées pour plaire au plus grand nombre et ne troubler personne. Les personnages sont formatés, les émotions prévisibles, les intrigues simplifiées, les dialogues plats. Même les films d’animation se transforment en contenus lissés, ultra-produits, sans vraie audace, et parfois même en outils de soft power. Ce que le French tacos incarne dans le domaine alimentaire, d’autres objets l’incarnent donc dans tous les autres domaines : la série qu’on regarde sans jamais vraiment la voir ; le vêtement produit pour être porté trois fois puis oublié ; l’article de presse titré pour faire cliquer, mais vide de fond ; le jouet qui clignote, mais n’éveille rien ; la chanson qui berce, mais n’émeut plus.
Tout est conçu pour remplir un vide. Un vide de sens, un vide d’attention, un vide d’existence parfois. On n’attend plus que les choses nous transforment. On attend juste qu’elles passent bien. Qu’elles ne soient pas trop longues, pas trop complexes, pas trop dérangeantes. Et dans ce paysage, le French tacos est parfaitement à sa place. Ce n’est pas un plat. C’est un produit. Ce n’est pas une création. C’est une solution rapide au vide. Il fait ce qu’on lui demande : combler. Et surtout, ne rien réveiller. Ne rien révéler.
J’ai réalisé que cette logique, remplir vite, sans saveur, sans effort, s’applique aujourd’hui partout, même jusque dans notre rapport au spirituel. On veut du sens, mais sans inconfort. De la profondeur, mais en surface. De la transformation, mais sans trouble. Alors, on consomme du développement personnel comme on consomme des playlists : par petites doses, faciles, digestes, motivantes. On médite cinq minutes sur une appli. On lit des mantras recyclés sur Instagram. On suit des coachs de vie, des gourous bienveillants, des recettes d’alignement intérieur. Même les religions s’y mettent. Avec des promesses clés en main, des dogmes et des appartenances prêtes à l’emploi. On lit un petit verset biblique au réveil avec un commentaire dans un lecteur. Du cultuel qui ressemble à des TED Talks, des messages « inspirants », des dieux qui rassurent plus qu’ils n’interpellent.
Mais comme les tacos, tout cela rassasie sans nourrir. Ça remplit la place du sens, sans jamais la faire vibrer. Ça donne l’illusion d’un chemin, sans jamais exiger qu’on marche. Peut-être que ce qui manque, aujourd’hui, ce n’est pas du contenu. Assurément, ce qui manque, ce n’est pas du contenu. C’est de la chair. Du contraste. Du silence. Du feu. Quelque chose qui résiste, qui demande, qui bouleverse. Quelque chose qui, comme un vrai bon plat, nous parle, nous transforme et laisse une trace.