Digression : de la gériatrie à un discours plus général sur l’utilité de vivre.

Une personne m’a écrit ceci :

« À part ça, j’ai trouvé ton billet d’hier assez juste. Je m’y attendais pas trop, mais ça a fait écho en moi pour différentes choses, entre autres quand tu parles du système capitaliste, quand tu ne produis plus, que tu ne consommes plus, que tu n’es plus efficient… En fait ce n’est pas que les personnes âgées. Ce sont ceux qui sont à l’AI, ceux qui sont au social, ceux qui ont un handicap quelconque, même les mamans ou papas qui décident de rester au foyer… En fait, tu ne vaux plus rien dans un système capitaliste. »

Ce message m’a touché. Parce qu’il dit avec simplicité et lucidité quelque chose que je n’avais fait qu’effleurer : dans cette logique d’efficience, ce ne sont pas seulement les personnes âgées qu’on met à l’écart. C’est tout ce qui ne sert pas. Tout ce qui ne produit pas. Tout ce qui ne rapporte pas : c’est ce que notre époque fait de la vie lorsqu’elle la considère sous l’angle de la rentabilité.

Lorsque ma première fille est née, j’ai décidé non pas de devenir père au foyer, car nous ne gagnions pas alors suffisamment d’argent ni n’avions assez de réserves, mais de ne pas prendre un plus grand engagement professionnel ni de suivre de grosse formation dans les premières années de vie de ma fille, pour une raison évidente d’envie de profiter du temps que j’avais avec mon enfant nouveau-né. Mon chef d’alors, (qui n’avait pas d’enfant; ce que je précise pour accentuer la différence de points de vue) m’a alors ramené à ma carrière et au futur. « Tu as une fille certes, mais le futur est à construire » me disait-il. En me consacrant davantage à mon enfant qu’à ma carrière et qu’à mon travail, je mettais en péril une certaine vision de la vie : efficiente, productive. Ce que je voulais alors, c’était ne pas être financièrement dans le rouge, ni dans le vert à la fin du mois, pour pouvoir profiter d’un maximum de temps avec elle, et non capitaliser et épargner pour un hypothétique futur. Aux yeux du capitalisme et de ces injonctions, c’est effectivement un aveu de faiblesse.

L’économie du rejet

Alors, comme le message que j’ai reçu le dit bien, ce n’est pas juste une crise de la vieillesse. Le problème est bien plus large et plus vaste. C’est une crise structurelle de l’altérité inutile. Le capitalisme contemporain, en particulier dans sa version néolibérale, produit systématiquement des “restes humains”. Des corps et des existences que l’on tolère à peine, et qu’on maintient à distance parce qu’ils ne s’intègrent pas au rythme imposé de la production, de la consommation, de la compétitivité.

Ce rejet ne s’exprime pas toujours violemment. Il est souvent doux, silencieux, feutré. Il prend la forme d’une indifférence organisée. Il se loge dans des phrases comme “il faut bien faire des choix”, “on ne peut pas aider tout le monde”, “ce n’est pas rentable”, “c’est un cas social”. Il se niche dans les politiques d’austérité, dans la bureaucratie sociale, dans la surcharge des soignants et des éducateurs. Il est exalté dans l’injonction au travail, à la performance, à la mise en scène de soi, à la notion de méritocratie. Il habite notre imaginaire collectif, forgé par des décennies de valorisation du self-made man.

Dans cette logique, l’altérité devient un poids : un problème à gérer, un coût à optimiser, une anomalie à corriger. On ne voit plus des personnes avec une histoire, des liens, une parole, un monde. On voit des incapacités, des limites, des défaillances. On parle d’“allocation”, d’“inactivité”, de “charges”. On refuse d’institutionnaliser une personne parce qu’elle « ne rapporte pas assez » en termes de « prestations » de soins. Même le langage finit par expulser l’humain. Tout ce qui ne sert pas immédiatement le flux du marché devient superflu. Et ce superflu, on le neutralise. On le rend invisible. On le trie dans les couloirs de l’AI, dans les EMS, dans les dispositifs “d’insertion” ou de « réinsertion », dans les foyers spécialisés, dans les files d’attente de l’aide sociale. Et parfois, on le pousse doucement vers la sortie.

Il ne s’agit pas de dire que ces lieux sont tous mauvais ou malveillants. Beaucoup de professionnels y font un travail admirable. Mais ils sont souvent pris dans une machine plus grande qu’eux, une machine qui trie selon des critères, des tabelles, qui n’ont plus grand-chose à voir avec la vie, avec le soin, avec la solidarité. Dans cette économie du rejet, on ne meurt pas toujours d’un coup. On meurt à petit feu, intérieurement, à force de ne plus compter, de ne plus être attendu, de ne plus faire partie du monde « des vivants ». Et alors, l’écho de l’appel à EXIT ne tombe pas du ciel. Il surgit parfois comme une conséquence logique, un dernier geste de lucidité dans un monde qui vous a déjà rayé sans le dire.

La dignité hors marché

Dans un tel système, la dignité est conditionnelle. Elle ne se donne plus. Elle ne va plus de soi. Elle se mérite. Par l’utilité, par l’effort visible, par la participation active à l’économie. Être digne, ce n’est plus simplement être humain, c’est être utile. Être digne, c’est “contribuer”. Mais contribuer à quoi ? À l’édifice d’un monde calibré pour la vitesse, la croissance, la compétition ? Dans cette logique, les gestes silencieux n’ont plus de valeur. La tendresse ne compte pas. Le soin devient un coût. La patience est une perte de temps. L’écoute est inefficace. Et la contemplation est suspecte. Ce qui n’est pas monnayable est disqualifié.

Et pourtant… il y a dans le monde des formes de présence infiniment précieuses. Des manières d’être là, de prendre soin, d’aimer, d’ouvrir un espace, d’accompagner, de veiller, qui ne produisent rien de tangible, mais qui tiennent l’humain debout. Qui le rattachent à lui-même, aux autres, à la beauté du monde. Il y a des gestes minuscules qui valent mille fois plus qu’un rendement trimestriel. Il y a des silences partagés qui sauvent des vies, des repas pris ensemble qui recousent une journée effilochée, des mains posées sur des mains qui disent “tu existes encore, pour moi”.

La dignité, c’est cela : le droit d’exister même quand on ne sert plus à rien. Le droit d’être aimé sans condition. Le droit de ralentir. Le droit d’être fragile, inutile, en convalescence, en retrait, en pause. Le droit de durer, tout simplement. Mais tout cela, aucun marché ne le reconnaît. Alors il faut le redire, inlassablement : la valeur d’une personne ne se mesure pas à son efficacité ou à son utilité. Elle réside dans sa capacité à nouer du lien, à vivre, à vibrer, à aimer même faiblement, même difficilement, même maladroitement. C’est cela qui sauve. Et c’est cela que notre monde oublie trop souvent.

Raisonne alors encore plus à mon oreille le « je ne sers plus à rien » de beaucoup de mes patients en gériatrie.

Une critique élargie de l’euthanasie sociale

Ce que je disais des personnes âgées peut – doit – être élargi. Parce que ce n’est pas un phénomène isolé, réservé à la fin de vie. C’est un processus plus vaste, plus insidieux, plus diffus. Une forme d’euthanasie sociale, qui commence bien avant toute demande d’EXIT. Elle commence souvent quand on vous fait comprendre, parfois subtilement, parfois brutalement, que vous ne servez à rien au regard du capitalisme. Que vous n’avez plus de place, plus d’utilité, plus de fonction. Il devient alors ironique et hypocrite de voir tant de personnes socialement symboliquement euthanasiées et d’être d’accord avec ce système tout en étant contre l’assistance au suicide.

Ce n’est pas toujours explicite. Il n’y a pas toujours de mots. Mais il y a des gestes, des regards, des délais, des silences. Il y a des budgets qu’on coupe, des suivis qu’on suspend, des réponses qui n’arrivent jamais, des portes qu’on n’ouvre plus. Il y a le poids de la gêne, de la compassion gênée, du soupir poli. Il y a cette impression, petit à petit, d’être une charge. D’être “en trop”.

Ce glissement lent vers l’invisibilité, vers l’insignifiance, précède souvent le désir de disparaître. Pas parce qu’on veut mourir. Mais parce qu’on ne sait plus comment vivre. Parce que le monde semble s’être rétracté autour de soi. Parce qu’on n’est plus attendu nulle part. Parce que personne ne vous touche plus, ne vous écoute plus, ne vous désire plus, ne vous reconnaît plus. On ne se sent plus exister. Et alors, l’idée d’en finir ne vient pas comme un caprice ou une lâcheté, mais comme une issue logique. Presque apaisée. Une manière de reprendre la main sur un effacement déjà bien entamé.

C’est là que le discours public, souvent moralisateur, passe à côté. Parce qu’il juge des décisions individuelles sans interroger la violence collective qui les précède. Comme si la souffrance de vivre était un phénomène isolé, une défaillance personnelle, un problème psychologique. Alors qu’elle est aussi, profondément, un effet social. Une conséquence d’un système qui a cessé de faire place à l’inutile, à l’improductif, à l’imparfait. Alors il ne suffit pas de dire “ne vous tuez pas” ou “accrochez-vous à la vie”. Il faut poser la question en amont : dans quel monde demandons-nous à ces personnes de vivre ? Quelle place leur offrons-nous ? Quelle attention, quelle présence, quelle chaleur humaine ?

Si quelqu’un voulait vraiment réduire les demandes d’assistance au suicide, ce n’est pas uniquement une question de soins palliatifs ou de conscience morale qu’il faut penser. C’est une question de société. Il faudrait d’abord redonner une place pleine et entière à celles et ceux que le système relègue. Et cela commence peut-être par un geste simple : reconnaître qu’ils sont encore là.

Et puis il y a la honte. Pas toujours visible. Pas forcément dite. Mais bien là, tapie dans les replis de l’âme. Cette honte d’être en trop. De coûter. De ne pas rapporter. De prendre du temps, de l’énergie, de l’espace. Une honte insidieuse, intériorisée, qui ne vient pas de l’intérieur, mais du monde tel qu’il vous regarde. Ce monde qui valorise l’autonomie, la performance, la rentabilité et qui fait peser sur ceux qui dérogent à cette norme le soupçon d’être un poids.

Alors on se replie. On se fait discret. On ne demande pas trop. On s’excuse d’exister. Et petit à petit, cette honte prend toute la place. Elle ronge. Elle coupe le souffle. Elle fait taire la colère légitime et transforme l’injustice subie en malaise silencieux. C’est une honte toxique : on finit par croire qu’on ne mérite plus d’être aimé, aidé, regardé.

Et dans cet effondrement lent de la dignité, le désir de disparaître ne vient pas comme une violence, mais comme une libération. On ne veut pas vraiment mourir. On veut cesser d’avoir honte d’exister.

Un écho aux évangiles

Dans les récits évangéliques, les lépreux ne sont pas simplement des malades. Ce sont des exclus. Des personnes mises à l’écart du tissu social, religieusement impures, condamnées à vivre en marge, à distance, hors du visible. Leur lèpre les rend non seulement souffrants, mais indésirables. Ils sont les incarnations bibliques de ceux que l’économie du rejet ne veut plus voir. Aujourd’hui, on parle de personnes dépressives ou alcooliques comme des fainéants. On fait de ceux qui sont à l’AI ou aux sociaux des poids pour la société. Alors que c’est cette société elle-même et ses injonctions qui sont souvent à la racine des maux.

Que fait Jésus ? Il ne leur prescrit pas un traitement. Il ne leur donne pas une leçon. Il les touche. Il brise la distance. Il rétablit leur dignité bien avant même leur guérison. C’est peut-être là qu’il faut lire l’essentiel : Jésus ne guérit pas la lèpre parce qu’il veut “sauver des âmes” ou démontrer un pouvoir surnaturel. Il refuse l’exclusion, il démantèle le rejet. Il remet l’invisible au centre. Il dit : tu es encore digne. Tu fais encore partie du vivant. Tu n’es pas à l’écart. Tu n’es pas une vie de trop.

On pourrait presque dire que Jésus ne “guérit” pas tant les lépreux qu’il refuse le système qui les désigne comme lépreux. Il ne soigne pas l’individu, il subvertit le code social qui avait exclu.

Peut-être que le vrai miracle, ce n’est pas la disparition de la maladie. C’est la réintégration du rejeté dans la communauté humaine. C’est le geste de reconnaissance. Le toucher qui restaure la dignité. La parole qui fait place. L’attention qui déjoue l’abandon. Dans cette perspective, accompagner une personne en fin de vie, écouter un invalide, visiter un “inactif”, c’est faire acte de résistance spirituelle. C’est, à notre manière, dire : tu existes encore. Et cela suffit. C’est prolonger ce geste subversif de Jésus, non pas en guérissant, mais en refusant de laisser qui que ce soit être rayé du monde des vivants.

La question que je me pose, c’est de savoir si ce geste est encore utile dans le monde dans lequel nous vivons. La réponse que je donne, pour l’instant, c’est que ce n’est pas seulement utile, mais indispensable. Indispensable, non pas pour sauver le monde. Mais pour ne pas s’y perdre. Indispensable, parce que dans un système qui broie, trier sans protester revient à collaborer. Indispensable, parce que chaque fois que quelqu’un est reconnu dans sa fragilité, dans sa lenteur, dans son inutilité apparente, c’est l’ensemble du tissu humain qui respire un peu mieux. Indispensable, parce que c’est là que se tient encore quelque chose de la vie bonne pour moi. Quelque chose d’une fidélité à ce que nous avons été, à ce que nous pourrions redevenir.

Accompagner, visiter, écouter, reconnaître, accueillir…et plus simplement vivre sans volonté d’efficience ou de productivité. Ce ne sont pas des gestes secondaires. Ce sont des actes de résistance lente, des formes de dissidence douce mais ferme face à l’ordre marchand du monde. Alors non, on ne changera peut-être pas le système demain. Mais on peut refuser de le laisser décider qui mérite de vivre pleinement et qui doit se contenter de survivre à bas bruit. Et cela, c’est déjà un début. C’est déjà un sursaut. C’est déjà une manière de dire : il y a des choses qui ne s’évaluent pas. Il y a des vies qu’on ne reléguera pas au rebut. Il y a une dignité que même la rentabilité ne pourra pas confisquer.

Et si, un jour, nous sommes nous-mêmes affaiblis, ralentis, amoindris, espérons que quelqu’un, quelque part, en plus de nous-même, se souviendra que nous valons encore quelque chose. Rien que pour cela, ça vaut la peine de continuer.

Laisser un commentaire