Se faire débaptiser comme acte politique – digression suite au débat entre un athée et un chrétien.

Lors du débat entre Thomas Durand et l’abbé Matthieu Raffray, une scène a particulièrement retenu mon attention. On y parlait de « débaptisation ». Raffray affirmait qu’« on ne peut pas se faire débaptiser », comme si le baptême inscrivait à jamais dans une identité religieuse irrévocable, dans une ontologie spirituelle qu’on ne peut changer. Thomas Durand, lui, rétorque qu’il a bel et bien fait la démarche de se retirer des registres de l’Église catholique. Pourquoi aller jusque-là, lui demande Raffray, si l’on ne croit pas en Dieu ? La réponse est limpide : « parce qu’il y a des gens, comme Monsieur (il montre Raffray), qui sont patrons d’une multinationale, et qui disent : “nous, on représente tous ces gens”. Il y avait mon nom dedans. J’ai retiré mon nom de vos registres. Il se trouve qu’on ne m’a pas demandé mon avis. Le consentement, c’est important, dans l’Église il faudrait qu’on le comprenne. »

Raffray tente de justifier le baptême infantile en invoquant la responsabilité parentale : « au moment de votre baptême, on vous a demandé, et quelqu’un a répondu à votre place. » Puis il ose la comparaison : « heureusement que vos parents ne vous ont pas demandé votre avis pour vous donner à manger. » Mais là où la nourriture est une nécessité vitale, l’appartenance religieuse est un choix spirituel, culturel et politique, et devrait, de ce fait, relever de la liberté individuelle. C’est dans ce décalage que se joue la question de la débaptisation : non pas une querelle théologique, mais un enjeu de représentativité et de consentement.

Il s’agit donc d’une question éminemment politique.

Le baptême infantile n’est pas une démarche choisie , mais une décision prise par les parents, souvent dans un contexte social ou familial où ce geste va de soi. On inscrit ainsi l’enfant dans une institution religieuse avant même qu’il ait pu exprimer un quelconque désir ou refus. Il s’agit donc d’un héritage. Et tout héritage peut être refusé ou rejeté à l’âge de raison. Contrairement à la nourriture ou aux soins, dont la fonction est de préserver la vie, le baptême n’a rien d’une nécessité vitale. Il relève d’une affiliation symbolique, d’une appartenance culturelle et spirituelle. Or, une appartenance imposée ne peut pas avoir la même valeur qu’une adhésion consciente.

C’est pourquoi il est tout à fait légitime que, devenus adultes, certains souhaitent revenir sur ce choix qui a été fait en leur nom. Révoquer cette inscription, ce n’est pas renier son histoire familiale, c’est simplement affirmer que l’on est en droit de décider soi-même à quelle communauté, religieuse ou non, on veut appartenir ou ne pas appartenir.

Et c’est là que le problème dépasse la seule dimension personnelle. Car l’Église ne se contente pas de garder précieusement ces registres pour la mémoire : elle s’en sert comme d’un argument d’autorité. Elle revendique « X millions de baptisés», chiffre gonflé par tous ceux qui n’ont jamais pratiqué ni adhéré en conscience.

Ce stock de « baptisés » fonctionne comme un capital politique. Il donne du poids dans le débat public, il légitime l’influence morale de l’institution, et il pèse dans ses relations avec l’État. Autrement dit : chaque nom inscrit, même silencieux, même indifférent, devient une caution implicite pour le pouvoir ecclésial. Or, beaucoup de ces personnes ne se reconnaissent pas dans cette affiliation. Elles n’ont rien demandé, mais leur présence dans les registres permet à l’institution de parler « en leur nom ». Ce sont des otages statistiques, mobilisés malgré eux dans un jeu de pouvoir qui ne les concerne plus, voire qui ne les a jamais concernés. La plupart n’ont pas conscience de cela, soit parce qu’ils l’ignorent. Soit parce qu’ils croient, comme l’affirment le prêtre Raffray, qu’on ne peut pas se faire débaptiser.

Face à cette captation silencieuse, la débaptisation apparaît comme une réponse possible. Retirer son nom, c’est dire : « vous ne parlez pas en mon nom. » C’est une manière de couper le lien symbolique qu’une institution s’arroge abusivement et de rappeler que le consentement n’est pas une formalité, mais un droit fondamental.

La force de ce geste est qu’il ne nécessite aucune justification métaphysique. On n’a pas besoin de croire ou de ne pas croire en Dieu pour vouloir se retirer d’un registre. La question n’est pas théologique, elle est politique et éthique : ai-je le droit de décider à quelles instances j’accorde mon adhésion ? En ce sens, la débaptisation n’est pas une provocation ni un rejet de son histoire, mais une revendication de souveraineté personnelle. Elle marque la volonté de ne plus laisser une institution parler en son nom sans y avoir consenti.

Lorsque j’ai quitté l’Armée du Salut, je me suis naturellement désinscrit des registres, afin de ne plus donner ma voix à l’institution. En grandissant, j’ai aussi choisi de me retirer des registres de l’Église dans laquelle j’ai été baptisé enfant, considérant que je n’en faisais plus partie et que je n’étais pas en accord avec ce qu’elle prêchait. La raison était, dans les deux cas, que je ne souhaitais effectivement plus que mon nom donne du poids à ces institution et soit affilié à leurs prises de positions, leur théologie, etc. La démarche de Thomas Durand face à l’Église catholique est similaire.

Dans le débat, Matthieu Raffray a tenté de justifier le baptême des enfants en l’assimilant à l’alimentation infantile : « heureusement que vos parents ne vous ont pas demandé votre avis pour vous donner à manger ». L’analogie peut sembler parlante, mais elle est profondément trompeuse. En dialectique, cela ressemble assez clairement à une fausse analogie, un sophisme qui compare deux réalités incomparables. Car il existe une différence fondamentale, de nature, entre un besoin biologique et une affiliation symbolique qui engage l’identité spirituelle et culturelle d’une personne. D’autant que, dans la croyance catholique, une fois baptisé, il n’existe aucun retour possible : l’alliance est réputée scellée pour toujours. Ce que Thomas Durand souligne, à juste titre, comme une difficulté majeure posée par l’absence de consentement.

Et c’est là que le paradoxe éclate : si l’on considère qu’un sacrement est indélébile et qu’on ne peut pas le défaire, alors il y a, il me semble, un impératif moral qui s’impose de ne pas l’accomplir sans consentement. Baptiser un bébé, c’est lui infliger un acte qu’il n’a pas demandé, dont il ne pourra, si l’on en croit le catéchisme catholique, jamais se défaire spirituellement. Cela dit beaucoup du système ecclésial et de son lien au dogme : le consentement n’y est en l’occurrence pas premier, mais subordonné à une autorité supérieure, qu’elle soit familiale ou institutionnelle. Et c’est précisément ce système que la débaptisation vient contester.

On peut alors imaginer une autre manière de concevoir l’appartenance religieuse. Une société où l’on ne serait inscrit nulle part par défaut, où aucune institution ne pourrait se prévaloir d’adhérents obtenus sans leur accord. Une société où chacun, arrivé à l’âge de raison, pourrait choisir librement d’adhérer, ou non, à une communauté de foi, comme à n’importe quel autre collectif.

Un tel modèle changerait radicalement la place de l’Église. Elle ne serait plus une institution qui capte des membres par héritage, mais une communauté vivante qui repose sur l’adhésion volontaire de celles et ceux qui la composent. Sa représentativité ne viendrait plus d’un chiffre figé dans des registres, mais d’une réalité dynamique, toujours à renouveler.

Comme accompagnant spirituel, pas un jour ne passe sans qu’une personne ne me dise qu’elle est catholique/protestante mais non pratiquante, voire athée, que son appartenance est un héritage familial… et donc qu’elle continue, même en s’en distançant explicitement, à donner un poids symbolique à une institution.

Dans une telle perspective volontaire et consciente, la foi ne serait plus une assignation initiale, mais un choix existentiel. Et l’institution pourrait simplement accueillir. C’est peut-être là le seul terrain où la religion peut retrouver une véritable légitimité : dans la liberté et dans le consentement.

La débaptisation de Durand, n’est pas une lubie d’athée ni une vengeance antireligieuse. Elle ne relève pas d’un caprice individuel, mais d’un geste réfléchi qui met en lumière un problème plus vaste : celui du décalage entre la prétention institutionnelle et la réalité vécue. En se retirant des registres, on ne fait pas disparaître son histoire ni l’acte posé par ses parents, mais on rappelle que l’adhésion religieuse ne peut avoir de valeur que si elle repose sur un consentement libre et éclairé.

En ce sens, la débaptisation dépasse largement la question de la foi personnelle. Elle interroge le rapport que nous entretenons, collectivement, avec les institutions (religieuse ou non) qui continuent à parler en notre nom sans que nous leur ayons donné mandat. Et c’est là qu’il devient essentiel de prendre conscience que nos choix (mais aussi nos non-choix) ont des incidences politiques. Ne rien faire et ne rien dire, c’est parfois aussi prendre position. Car c’est laisser perdurer une représentativité fictive ; agir, c’est affirmer qu’aucune institution ne peut s’arroger notre voix sans notre accord.

La débaptisation, en réalité, n’est qu’un symptôme d’un problème plus vaste : celui de l’usurpation de voix. La vraie question est la suivante : à qui confions-nous notre voix, consciemment ou non, et comment éviter qu’elle soit détournée au profit d’intérêts qui ne sont pas les nôtres ? Car toujours se pose la question de savoir qui s’arroge le droit de parler à notre place et de nous inclure, sans notre accord, dans des collectifs qu’ils prétendent représenter.

Laisser un commentaire