
Deux éléments, une même réflexion. Une discussion avec une amie pasteure, et la lecture d’un billet écrit pas un autre ami pasteur, tous deux officiant pour l’Église réformée. Des réflexions sur la foi réformée, sur la liturgie, mais qui me laisse un goût d’absence : celle de l’Evangile lui-même, qui se dilue dans les méandres de la théologie et de la réflexion liturgique.
Partie une : l’article de mon ami
Mon ami, Elio Jaillet, a écrit un article pour le blog de l’EERS qui s’intitule : « La foi chrétienne. Que croient les réformés ? » ou il synthétise le propos d’un collègue suisse allemand.
Son texte est une excellente synthèse catéchétique réformée : bien structurée, contextualisée, équilibrée, informée. Mais ce qu’il cherche à transmettre, ce n’est pas le message subversif et dérangeant de l’Évangile comme je le comprends (et qui est pourtant au cœur de Jésus).
Il veut clarifier ce que les réformés croient : Dieu créateur, dignité humaine, l’incarnation, la croix, l’Église, l’espérance finale. Cela répond à une question : Quels sont les repères théologiques des réformés ? Mais pas à une autre question plus radicale : Qu’est-ce qui bouleverse dans l’expérience évangélique ? Le deuxième plan est beaucoup plus existentiel, éthique, politique et il est quasiment absent.
Jésus est présenté comme un maître de sagesse, un enseignant radical, le centre de la foi. Mais ce qui rend cet enseignement réellement subversif comme la déconstruction de toutes les hiérarchies, des logiques d’oppression, de la domination, de la vengeance, de l’hubris religieuse, etc., est à peine mentionné. Son geste politique majeur, « le Royaume est proche », est décrit surtout comme horizon théologique, pas comme désactivation des systèmes de pouvoir (et pourtant l’article en parle un peu dans la section sur la croix !) permettant d’entrer dans un accueil et une altérité radicale
Ainsi, ce qui manque (et c’est ce qui me manque souvent dans les prédications de mes collègues par ailleurs), c’est le cœur brûlant du message : le renversement des valeurs dominantes, la centralité de l’autre, la dés-hiérarchisation radicale, le refus de la domination, l’amour comme méthode politique et non comme sentiment, « les derniers seront les premiers » comme critique systémique, etc… Ce qui ce matérialise en une seule parole, qui résume pourtant toute la loi et les prophètes : tu aimeras ton prochain comme toi-même.
C’est là, mais en filigrane, jamais au centre.
Or, pour Jésus, la foi ne se définit ni par un credo, ni par une ecclésiologie, ni par une doctrine, mais par une pratique relationnelle qui bouleverse les rapports humains. Aime ton prochain. Aime ton ennemi. Fais miséricorde. Libère. Accueille. Ce n’est pas un thème parmi d’autres : c’est la matrice entière de sa parole. Dans l’article, c’est implicitement intégré sous « Royaume de Dieu »… mais c’est discret. L’accent n’est pas mis sur la révolution anthropologique que Jésus introduit.
L’article veut donner des repères doctrinaux, situer la tradition réformée, offrir une introduction pour des gens en quête de structure Ce n’est pas un texte existentiel, prophétique, éthique, subversif, engagé, narratif ou incarné. C’est un texte catéchique, académique et ecclésial.
Ce n’est pas que mon ami « dilue » l’Evangile volontairement. C’est que son objectif est autre : donner une articulation doctrinale lisible, pas prêcher le tranchant existentiel du message. Et dans un cadre institutionnel, l’accent mis sur « ce que l’Église croit » plutôt que « ce que l’Évangile fait » est… structurel. Le problème à mes yeux, n’est pas tant son article, que la profondeur du fossé entre théologie ecclésiale et lecture existentielle.
Partie deux : la discussion avec une autre amie
Après avoir donné un culte, une amie m’a parlé du debriefing du culte avec ses collègues. L’un des débats de ce debriefing a été la question de la place de la lecture de l’évangile dans la liturgie. Faut-il le lire avant le texte vétérotestamentaire, avant le texte épistolaire, au début ou à la fin?
Ma réponse a été pour le moins naïve : on s’en fiche. Ce qui compte, c’est que le message de fond soit prêché. Peut importe quand est-ce que l’évangile est lu. Chacun fait son choix en son âme et conscience, et il me semble qu’il n’y a pas de réponse définitive mais plutôt des choix liturgiques propres à chaque intervenant.
Dans beaucoup de traditions, la liturgie se focalise sur les gestes, les ordres de lecture, les hiérarchies textuelles. Où place-t-on l’Évangile ? Qui lit ? Avec quelle posture ? Faut-il encenser ? Faut-il se lever ? Etc. Ce n’est pas ridicule : ce sont des pratiques communautaires, héritées, symboliques. Mais ce n’est pas l’Évangile. Ce sont des traditions
Je fais une distinction radicale (que Jésus fait lui-même, soit dit en passant) : Le geste peut être déplacé. Le cœur ne le peut pas. Je ne dénigres pas le rituel. Je dis simplement que tant que le souffle passe, la forme est secondaire. C’est ce qui me fait dire spontanément : « On s’en fout ». Parce que ce n’est pas de là que jaillit la vie à mes yeux.
Mon amie m’a alors dit en rigolant, qu’on sentait dans ma posture mon passé d’évangélique. Il est vrai que si j’ai beaucoup de critiques à adresser à l’évangélisme, je lui laisse une intuition de départ qui ne me parait pas stupide : la forme ne doit pas dépasser le fond.
Mais ce que traduit mon « on s’en fout », ce n’est pas une bribe d’évangélisme. Mais plutôt un attachement viscéral au message nu de Jésus. Et par nu, j’entend dépouillé de la religiosité dont se réclament les institutions. Un attachement au geste. À l’incarnation. Au bouleversement éthique. À l’altérité radicale. Toutes ces choses qui n’ont pas besoin de liturgie pour exister, et qui pour moi sont prioritaires à cette dernière. Et ça, ce n’est pas être évangélique au sens de l’évangélisme. C’est être évangélique au sens de l’Évangile.
Ce que je mets en avant, ce n’est pas l’absence de structure : c’est la priorité absolue du souffle sur l’ossature institutionnelle. Je me sens en l’occurrence plus proche de François d’Assise, des mystiques rhénans, des prophètes bibliques ou des anarchistes chrétiens que du pentecôtisme.
Partie trois : d’où s’ancre ma critique
Si je tiens autant à cette distinction entre la forme et le fond, ce n’est pas par goût personnel, ni par nostalgie d’une tradition évangélique que j’aurais dépassée, ni même par une posture anarchisante par réflexe. C’est parce qu’il me semble que, la Bible, dont se réclament par ailleurs les Eglises, martèle cette distinction, de manière presque obstinée, du début à la fin, et ce de manière explicite.
Quelques exemples :
Le premier chapitre d’Isaïe est d’une violence désarmante. Le prophète dit, en substance : « Vos fêtes, vos rites, vos offrandes… Je n’en veux plus. Cessez de m’apporter vos sacrifices : apprenez plutôt à faire le bien, recherchez la justice, soutenez l’opprimé. » Le message est clair : le rite n’a de sens que s’il porte la justice. Sans la justice, tout rituel devient vide. Ce n’est pas un rejet de la liturgie en soi. C’est un rappel : la liturgie n’est pas le centre. Le centre, c’est la vie transformée et sa matérialisation par l’amour du prochain.
Amos va encore plus loin, presque jusqu’au scandale : « Je hais vos fêtes. Je méprise vos assemblées. Je n’écoute plus la musique de vos harpes. Mais que la justice coule comme un fleuve. » (Amos 5,21–24) Ce n’est pas seulement que la forme est secondaire. C’est que la forme devient toxique quand elle se coupe du fond. Amos dit que chanter juste ne sert à rien si l’on vit faux. Qu’une liturgie parfaite peut devenir une parodie si elle ne déborde pas en justice, en accueil, en altérité. Ce que Paul prolongera en disant que s’il n’y a pas l’amour, alors nous sonnons creux.
Jésus, lui aussi, remet constamment la forme à sa juste place : il guérit le jour du sabbat, au grand scandale des religieux ; il mange avec ceux qu’il ne faut pas fréquenter ; il laisse ses disciples enfreindre les règles de pureté ; il choisit le geste de vie plutôt que la conformité au rite. Chaque fois, il rabat les cartes : « Le sabbat est fait pour l’humain, et non l’humain pour le sabbat. » (Marc 2,27) Autrement dit : le rite existe pour servir la vie et pas l’inverse.
Jésus ne méprise pas la tradition, il la déplace pour l’ouvrir. Il ramène tout à une question : est-ce que cela libère ? est-ce que cela relève ? est-ce que cela ouvre l’altérité ? Sa seule liturgie obligatoire, c’est l’amour : « Voici mon commandement : aimez-vous les uns les autres. » (Jean 15,12) Tout le reste est secondaire, dérivé, optionnel.
Paul résume donc encore une fois toute cette tradition prophétique et évangélique en une phrase qui clôt le débat à elle seule : « Quand je parlerais les langues des humains et des anges, quand j’aurais la foi qui transporte les montagnes, quand je distribuerais tous mes biens… si je n’ai pas l’amour, je ne suis rien. » (1 Co 13) La liturgie la plus belle, la théologie la plus cohérente, la doctrine la plus impeccable, la prédication la plus brillante : tout se réduit à zéro si l’amour n’y circule pas. Paul ne dit pas : l’amour est un thème important. Il dit : l’amour est la mesure de tout.
Cette cohérence biblique rend évident ce que j’essaie maladroitement de dire lorsque je dis « qu’on s’en fiche » : l’esprit du texte montre du début à la fin que la forme peut être précieuse, mais qu’elle n’est jamais le cœur. Et si la spiritualité réformée a des forces, je pense que sa grande faiblesse, comme toutes les spiritualités intentionnalisées, est de trop souvent se concentrer sur la forme, et d’oublier le fond dont elle se réclame.
Le cœur, le seul, c’est la justice, l’accueil, la libération, l’altérité radicale, le geste qui ouvre et qui relève. Le souffle qui passe d’un humain à l’autre. C’est pour cela que je dis « on s’en fout » : pas pour dénigrer les formes, mais pour rappeler qu’elles ne sont jamais la source. La source, c’est l’amour qui renverse les hiérarchies et qui met les derniers en premier. C’est le geste de Jésus. C’est ce qui brûlait chez Isaïe, Amos, Jésus Paul, et d’autres auteurs bibliques : une foi qui se vérifie non dans le rite, mais dans le lien.
Toutes les réflexion des mes amis théologien.ne.s et pasteur.e.s sont certes intéressantes et très souvent passionnantes. Et j’aime débattre avec eux. C’est stimulant intellectuellement. Mais à un moment donné, réformé, évangélique, catholique, luthérien, orthodoxe… ce qui doit primer, c’est non pas la liturgie, la théologie, la réflexion… mais l’amour. Ce que je crois, c’est que le message de Christ est accessible à chacun. Et s’il l’est, c’est précisément parce qu’il s’émancipe des discussions et des réflexions des pensants. L’Evangile n’est pas intellectuel.
Au fond, ce que je cherche à dire est simple : l’Évangile ne se loge pas dans les formes, ni dans les ordres de lecture, ni dans les structures doctrinales, ni dans ce que « l’on croit ». Il surgit là où un être humain en relève un autre. Là où la justice devient concrète. Là où l’accueil prime sur la règle. Tout le reste peut être beau, hérité, mais ce n’est jamais le centre. Le centre, c’est l’amour qui déplace, libère, renverse. C’est cette évidence-là, profondément accessible, qui me paraît trop souvent absente des discussions ecclésiales : non pas ce que nous pensons du Christ, mais ce que son geste fait de nous.