
Food Wars!
On y cuisine comme on livrerait une bataille épique, on goûte un plat comme on vivrait une révélation mystique et chaque bouchée peut provoquer une extase si disproportionnée qu’on ne sait plus très bien si l’on est devant une assiette ou l’on vit une visitation. Derrière cette folie, il y a une intuition qui est tout sauf absurde : cette exagération grotesque révèle quelque chose de nous et de notre rapport au monde. Parce que Food Wars! pousse la cuisine jusqu’à l’excès, jusqu’au corps, jusqu’à l’expérience totale. Et ce faisant, le manga nous renvoie à une question beaucoup plus profonde : que reste-t-il aujourd’hui de la dimension charnelle, sensuelle, presque sacrée de la nourriture, et plus largement de l’existence ?
Nous vivons dans un monde où manger est devenu un acte souvent mécanique, comptabilisé, rationalisé, hygiénisé. La tendance est plus au meal prep, au batch et au clé en main qu’au réel investissement corporel. Un monde où, de ma perception, le corps est traité comme un outil, et la nourriture comme son carburant. Alors quand un manga exagère tout, met de la chair partout, et fait exploser les sens à chaque fourchette, il nous force à regarder ce que nous ne voyons plus. Cette démesure dit quelque chose que notre époque a recouvert sous les régimes, les normes, les performances, et la réduction technicienne et mécanique du corps ?
Totsuki, l’école de cuisine du manga, fonctionne ainsi comme une caricature assumée de nos institutions contemporaines. Tout y est mesurable, comparable, classable. Les plats sont évalués, notés, hiérarchisés. Le goût devient un enjeu de domination, la créativité une ressource à rentabiliser, et le corps un simple instrument d’exécution, sommé d’être précis, performant, efficace. On y cuisine pas pour nourrir, mais pour gagner. On y mange pas pour éprouver, mais pour juger. La cuisine y est pensée comme un champ de bataille, et l’excellence comme une arme.
Ce cadre est artificiel, abstrait, presque désincarné. Il prétend tout contenir, tout prévoir, tout maîtriser. Comme si l’expérience pouvait être entièrement réduite à des critères objectifs, à des techniques reproductibles, à des performances mesurables. Comme si le corps pouvait être tenu à distance, neutralisé, mis au service d’un système qui se voudrait rationnel et souverain.
Et pourtant, malgré cette machine parfaitement huilée, quelque chose résiste. Quelque chose déborde sans cesse des grilles d’évaluation, des techniques et des stratégies. Quelque chose que le cadre ne parvient jamais tout à fait à contenir : le surgissement des sensations, des émotions, des affects. La chair qui réagit. Le corps qui parle malgré tout.
Quand la nourriture devient émancipatrice
Dans Food Wars!, la nourriture n’est jamais neutre. Elle n’est pas un simple objet à évaluer, ni un produit à optimiser. Elle traverse les corps, les désarme, les met à nu. Là où l’institution exige du contrôle, la dégustation provoque une perte de maîtrise. Les visages se crispent, les corps se tendent, puis lâchent. Frissons, larmes, soupirs, parfois même un abandon total : les réactions sont excessives, grotesques, érotiques. Et c’est précisément là que quelque chose se joue.
Car ceux qui goûtent ne sont plus des juges souverains. Ils ne dominent plus l’expérience. Ils la subissent, ou plutôt, ils s’y exposent. Le plat ne se laisse pas réduire à un score ou à un verdict rationnel : il agit. Il affecte. Il fait vaciller la posture de maîtrise que le cadre institutionnel voudrait maintenir. Pendant quelques instants, les hiérarchies s’effondrent. Le corps reprend la parole.
C’est là que Food Wars! devient réellement intéressant. Au cœur même d’un système ultra-normatif, fondé sur la compétition, la performance et l’excellence mesurée, l’ego, la chair refuse de se taire. Les affects prennent le pas sur les cadres. L’expérience déborde ce qui était prévu pour la contenir. Le corps rappelle, de manière presque obscène, qu’il n’est pas réductible à une fonction, à un rôle, à une utilité.
La nourriture devient alors, paradoxalement, un lieu d’émancipation. Non pas parce qu’elle serait “libératrice” en soi, mais parce qu’elle réintroduit de l’imprévisible, de l’incontrôlable, du vécu. Elle oblige à composer avec ce qui échappe. À reconnaître que l’expérience ne se commande pas entièrement. Que quelque chose résiste toujours à l’optimisation.
Et cette résistance n’est pas idéologique. Elle est charnelle. Elle passe par le corps qui frissonne, qui jouit, qui pleure, qui se laisse toucher. Comme si, au milieu de la machine bien rodée, Food Wars! rappelait sans cesse une vérité simple et dérangeante : tant que les corps éprouvent, aucun système ne peut prétendre les posséder entièrement.
Cela me rappelle un film : Equilibrium. Dans cette dystopie, les émotions sont interdites, neutralisées par une substance que chacun doit ingérer quotidiennement. Le monde y est parfaitement ordonné, rationnel, pacifié, au prix d’un corps anesthésié. Ce qui menace le système, ce n’est pas une idéologie concurrente, mais le retour du sensible : une musique qui fait frissonner, un visage qui bouleverse, une larme qui surgit malgré l’interdit. Le parallèle me semble pertinent parce que, comme dans Food Wars!, ce n’est pas la révolte qui commence par un discours, mais par une expérience charnelle. Le corps se souvient avant la pensée. Il éprouve avant de comprendre. Et c’est précisément cette capacité à être affecté qui fissure les systèmes les mieux huilés.
Le corps comme condition de toute expérience
Food Wars! ne parle pas seulement de cuisine. Il parle de ce que toute expérience engage, toujours : un corps vivant, sensible, traversé. Un corps qui n’est pas un simple support, mais le lieu même où quelque chose advient. Sans corps, il n’y a pas d’expérience. Il n’y a que des procédures, des discours, des concepts.
L’expérience culinaire, dans le manga, n’est jamais qu’un savoir abstrait. Elle n’est pas réductible à une technique maîtrisée ni à un jugement objectif. Elle est une rencontre. Et toute rencontre passe par un corps qui goûte, qui réagit, qui se laisse affecter. Le sens ne précède pas la sensation : il en naît. Le goût ne s’impose pas comme une vérité froide ; il se déploie comme une épreuve, au sens plein du terme. Du coup le récit assène avec force (comme dans Equilibrium) qu’il n’y a pas de vérité sans affect. Ce que l’on comprend vraiment, ce n’est pas ce que l’on analyse à distance, mais ce que l’on éprouve. Le corps n’est pas un obstacle à la connaissance ; il en est la condition. Ce qui touche ne se laisse pas entièrement traduire en mots ou en critères, et c’est précisément pour cela que cela fait sens.
Or notre époque semble faire tout l’inverse. Elle cherche à neutraliser le corps. À le gérer, l’optimiser, le discipliner, l’hygiéniser. À transformer l’expérience en quelque chose de propre, d’efficace, de prévisible. Manger devient une opération fonctionnelle. Vivre, une suite de performances. Le corps est toléré tant qu’il se tait. Il est réifié. (Et c’est vrai aussi pour l’expérience religieuse et/ou spirituelle qui se veut de plus en plus normée)
En ramenant sans cesse l’expérience à la chair, parfois jusqu’à l’excès, jusqu’au grotesque, Food Wars! agit comme un contrepoint brutal. Il rappelle que ce qui fait la profondeur d’une expérience, ce n’est pas sa maîtrise, mais sa capacité à nous déplacer, à nous affecter, à nous exposer. Que vivre, comme manger, implique toujours une part de vulnérabilité. Et que c’est là, dans cette fragilité, que quelque chose de vrai se joue.
Manger comme métaphore de vivre
Ce que Food Wars! raconte de la cuisine, il le raconte en creux de l’existence tout entière. Manger, comme vivre, ne peut pas être réduit à une suite de procédures efficaces. Ce n’est pas une opération à réussir, mais une expérience à traverser. Quelque chose qui engage le corps, le temps, l’attention, la disponibilité. Quelque chose qui ne se laisse jamais entièrement prévoir ni maîtriser.
À force de vouloir tout optimiser, nous avons tendance à oublier cela : vivre n’est pas un problème à résoudre. Comme manger, vivre implique de s’exposer, de se laisser affecter, de prendre le risque du goût, bon ou mauvais, intense ou décevant. Ce qui nourrit vraiment ne se consomme pas à distance. Cela se reçoit, et parfois cela déborde.
L’excès grotesque de Food Wars! n’est alors pas une fuite dans le fantasme, mais un rappel brutal. Un rappel que nous sommes des corps avant d’être des projets, des machines ou des performances. Que la chair n’est pas un détail gênant à corriger, mais le lieu même où l’existence prend chair, justement.
Et tant que les corps éprouveront, tant que la chair parlera, aucun système, aussi rationnel, performant, eugéniste, répressif ou bien huilé soit-il, ne pourra totalement la faire taire.
Le corps est une résistance.
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