Montaigne, Thomas d’Aquin, Robin Williams, Davide… et moi.

Avant de lire ce billet, je vous invite à écouter le dernier épisode de l’arc ontologique de Cosmogénèse, ce afin de bien saisir toutes les références de ce texte plus aisément.

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Le livre a pris feu sans résistance. Le papier s’est recroquevillé presque immédiatement, comme s’il n’attendait que ça. Juste une combustion tranquille. On l’a tenu un instant, puis on l’a laissé tomber. Le feu faisait son travail. Nous, on regardait. À aucun moment je n’ai pensé que je détruisais quelque chose. Il n’y avait ni colère, ni soulagement particulier. Juste un geste. Et ce silence étrange qui accompagne parfois les choses justes.

Je ne sais plus quand j’ai vu cette scène pour la première fois. Des étudiants debout sur leurs bancs. Un livre déchiré. Un professeur qui ne demande pas qu’on le suive, mais qu’on regarde par soi-même. La poésie ne s’intellectualise pas elle se vit. Ce jour-là, ce n’était pas de la poésie qu’on brûlait. C’était autre chose. Et pourtant, le geste se ressemblait.

J’ai passé une grande partie de ma vie à me laisser cadrer par la pensée théologique. À apprendre à nommer, à classer, à distinguer. À mettre des mots là où quelque chose brûlait déjà. La théologie m’a offert une langue. Une langue précise, exigeante, parfois belle. Mais une langue qui, à force de vouloir dire l’indicible, finissait parfois par le tenir à distance.

Et puis j’ai rencontré Montaigne.

Pas comme on rencontre un maître. Plutôt comme on tombe sur quelqu’un qui parle à voix basse, sans chercher à convaincre. Quelqu’un qui ne construit pas un système, mais qui marche à côté de lui-même. Chez lui, la pensée ne précède pas la vie. Elle la suit. Elle trébuche avec elle. Elle accepte de ne pas savoir où elle va. La pensée est corporelle. Montaigne est devenu mon ami. Parce que c’était lui, parce que c’était moi.

J’ai compris alors qu’il était possible de penser autrement. D’écrire sans enfermer. De laisser une expérience rester ouverte, imparfaite, parfois contradictoire. Brûler ce livre, ce jour-là (cf : l’ultime épisode de Cosmogénèse), n’était pas le rejet d’un savoir. C’était peut-être un renoncement plus discret. Renoncer à croire que tout doit être nécessairement formulé dans un cadre donné. Renoncer à transformer chaque expérience en discours.

Il y a des choses qui se vivent mieux qu’elles ne s’expliquent. Des silences qui valent plus que des pages. Des gestes qui disent assez. Le feu s’est éteint. Le livre a disparu, physiquement et symboliquement. Ce qui restait, ce n’était pourtant pas une absence, mais une présence. Et puis, symboliquement, le feu a servi à nous nourrir. Des flammes et des braises sont sorties les saucisses et la viande. Il s’agissait alors d’une transformation. Rien ne se crée, rien ne se perd.

Ce geste n’était pas gratuit. Mais il n’était pas prémédité non plus. Il n’est pas né d’une colère soudaine, ni d’un besoin de rupture spectaculaire. Il n’avait rien d’un règlement de comptes. S’il arrive, c’est peut-être parce que quelque chose s’est déplacé en silence. Pas d’un coup. Lentement. Comme une mue.

Pendant longtemps, la théologie m’a tenu debout. Elle m’a donné des appuis. Une structure. Un langage pour ne pas tomber alors que je quittais un milieu fondamentaliste qui m’avait mis à terre. Emotionnellement et intellectuellement, j’avais besoin de me reconstruire. Mais il arrive un moment où ce qui soutenait commence aussi à retenir. Ce qui libérait commence à enfermer. Où le cadre rassure, mais empêche de respirer plus large.

Ce geste remue une ambivalence que je connais bien. De la gratitude. Et de la fatigue. La gratitude pour ce qui m’a porté. La fatigue de devoir encore traduire ce qui, désormais, se passe sans mots, et celle de devoir inscrire ces mots dans un cadre sémantique et symbolique bien défini. Brûler ce livre, c’était peut-être reconnaître que quelque chose est arrivé à maturité. Un passage. Lent.

Je ne sais pas exactement ce que je quitte. Je sais seulement que je ne pouvais plus rester là
sans me répéter. Et il y avait, dans ce geste simple, une forme de soulagement discret. L’impression d’avoir cessé de forcer. D’avoir enfin cessé de me battre avec quelque chose.

Je pense parfois à Thomas d’Aquin. Pas au théologien monumental, pas à la Somme, mais à l’homme qui, à la fin, s’est arrêté. Après avoir écrit des milliers de pages. Après avoir tenté de dire Dieu, l’indicible avec une précision presque obsessionnelle. Après avoir bâti l’un des édifices intellectuels les plus impressionnants de l’Occident. Un jour, il regarde ce qu’il a écrit et il dit que tout cela est de la paille à côté de ce qu’il a vécu intérieurement.

Il ne renie pas son travail. Il ne le brûle pas. Il fait autre chose, de plus rare : il se tait.

Ce silence-là me touche davantage que toutes ses démonstrations. Parce qu’il ne méprise pas la pensée. Il la remet simplement à sa place. Comme si, arrivé à un certain point, continuer à écrire revenait à trahir l’expérience plutôt qu’à l’honorer. Brûler, n’était peut-être qu’une manière maladroite de dire la même chose. Reconnaître qu’il y a un moment où la vie demande moins d’explications et plus de présence.

Savoir s’arrêter n’est pas un échec. C’est parfois une forme de fidélité.

Lors du montage du dernier épisode avec Davide, plusieurs mois après l’enregistrement, on a réécouté la discussion qui avait suivi le feu. J’avais gardé en mémoire un discussion qui me paraissait vraiment bonne. En me réécoutant, je me suis énervé. Quelque chose nous a sauté aux oreilles : on venait de brûler un livre de théologie. Et nous étions en train de faire une théorie sur le fait d’avoir brûlé la théorie. Comme un réflexe.

Celui de commenter ce qui vient d’arriver. De mettre à distance par les mots. De reprendre la maîtrise là où quelque chose avait échappé. Cette discussion, on ne l’a pas gardée. Pas par censure. Par cohérence. En l’écoutant, on a compris que le geste n’était pas encore allé au bout de lui-même. Qu’on était déjà en train de se rattraper. De se rassurer peut-être. De rentrer dans un terrain connu.

Six mois ont passé. Et, dans cet intervalle, un déplacement s’est opéré. Dans nos existences, à la fois personnelles et professionnelles : j’ai augmenté mon temps de travail, Davide a changé de poste. Mais le mouvement le plus décisif s’est joué ailleurs. Dans notre manière de dire. Dans notre rapport au religieux, au théologique, à ce que nous continuions à manipuler sans toujours nous en rendre compte.

Au final, ce moment-là a été plus décisif que le feu lui-même. Parce qu’il révélait l’essentiel : quitter le commentaire est un apprentissage. Il ne suffit pas de poser un geste fort. Il faut encore accepter de ne pas le récupérer tout de suite. Entrer dans l’expérience, c’est parfois renoncer à en faire quelque chose. La laisser agir. La laisser déplacer. Et peut-être même que d’écrire ce billet est un retour à ce que je voulais quitter finalement.

Tout ne demande pas à être dit. Tout ne gagne pas à être compris.

Certaines choses ont seulement besoin d’être vécues et respectées dans leur opacité. Ce n’est pas un renoncement à la pensée. C’est une autre manière de lui faire confiance. Peut-être plus lente. Peut-être plus fragile.

Avec le recul, ces six mois ressemblent moins à une rupture qu’à une mue. Rien de spectaculaire. Pas de peau arrachée. Juste quelque chose qui se détache lentement, quand le corps est prêt. L’ancienne peau ne tombe pas d’un coup. Elle s’assouplit. Elle se fend par endroits. Elle s’enlève doucement, sans violence.

Je ne quitte pas tout. Je me déplace. Et j’apprends à laisser ce qui m’a formé partir à son rythme, sans le brûler une seconde fois.

En mai dernier, j’écrivais ça : Nous voulons déplacer notre centre de gravité vers des questions de désir, de lien, de langage, de joie, d’éthique, de politique, de corporalité. Explorer les formes de vie qui résistent, les élans qui surgissent, les gestes qui réparent. Puis, en août, à propos de mon blog, j’écrivais ceci : Pour le reste, j’ai tenté de dire ce que j’avais à dire. Ce qui devait passer par là est passé. Je vais maintenant vivre autrement et revoir la manière d’investir mon temps libre. Je vais cesser de mettre de l’effort là où je ne sens plus ni nécessité, ni joie, ni sens.

Là encore, je croyais formuler une intention de changement radical. Je comprends aujourd’hui que je décrivais déjà un mouvement. J’ai continué à publier quelques billets avec mon « ancienne matière » : des textes amorcés depuis longtemps. Des reprises. Des ajustements. J’ai aussi profité du temps suspendu de la convalescence pour fignoler ce qui demandait encore à l’être.

Et puis, d’autres choses sont venues me nourrir. De nouvelles rencontres, de nouvelles lectures, de nouvelles postures. Mai, c’est loin, août c’était hier, et presque sans m’en rendre compte, la réserve s’est vidée. Aujourd’hui, par un hasard assez troublant, je suis à court de « matière ancienne » au moment même où nous publions le dernier épisode de Cosmogénèse. Comme si tout arrivait à terme en même temps. Pour charger la coïncidence, ce billet est le 200ème de mon blog. Je m’étais dit qu’il serait temps de tirer un nouveau bilan à ce compte… c’est donc chose faite. D’une pierre trois coups.

Et presque en écho, deux amis théologiens m’ont dit, chacun avec leurs mots, lors de conversations distinctes, une chose simple : que la théologie, depuis longtemps déjà, tourne sur elle-même. Elle n’invente plus rien, et ne se réinvente plus beaucoup non plus. Rien de dramatique. Juste un constat. Et pour moi, peut-être, un signe de plus qu’il était temps de laisser venir d’autre chose et d’autres formes.

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