Chroniques d’un accompagnant #33

Il y a cette patiente que, pour des raisons de confidentialité, nous appellerons Marthe. J’ai connu Marthe il y a plusieurs années, lorsque je commençais à travailler en EMS. Elle avait alors 98 ans.

Lors de notre première rencontre, elle était en chambre, assise tranquillement à sa table à manger avec une tasse de thé. Elle m’a indiqué d’entrer et m’a dit : « Eh bien, venez donc prendre le thé avec moi, jeune homme. » Je me suis assis auprès d’elle et, sans me faire prier, je me suis servi une tasse. Nous avons discuté un long moment. Et après une demi-heure, elle m’a confié : « Je dois vous avouer quelque chose… j’aimerais bien arriver à 100 ans ! J’espère qu’on pourra fêter cela bientôt. »

J’ai continué à lui rendre visite de temps en temps. Elle n’avait pas de demande ou de besoin spécifique en lien avec sa spiritualité. Elle est catholique, mais n’attend rien de particulier, ni de son prêtre ni de l’aumônier de la maison. Deux ans plus tard, elle a soufflé ses cent bougies. « Vous voyez, vous y êtes arrivée », lui ai-je dit. « Oui… même si, à un moment, je n’y ai plus vraiment cru », m’a-t-elle répondu. Elle avait eu une grippe assez rude, qui l’avait conduite à l’hôpital, et j’avais cru qu’elle ne s’en relèverait pas. Mais elle s’est remise, sans rien perdre de sa sagacité. Nous avons dignement fêté ses 100 ans, avec une bonne tasse de thé. « Peut-être que j’irai jusqu’à 110, qui sait ! » a-t-elle lancé, malicieuse.

J’ai continué à lui rendre visite de manière épisodique. Et puis, il y a quelque temps, sa fille a demandé à ce que l’aumônier aille la voir. Quand l’équipe m’a transmis cette demande, je dois l’avouer, je me suis un peu méfié. Il arrive que des personnes très croyantes souhaitent que j’aille visiter un proche, parce qu’elles projettent sur lui un besoin spirituel qu’il n’a pas exprimé. J’y suis quand même allé, en m’attendant à ne rien détecter de particulier — ce qui fut le cas.

Mais en échangeant avec l’équipe, j’ai appris que sa fille, qui a passé les 70 ans, n’est en réalité pas croyante. Simplement, en vieillissant elle-même, en prenant conscience de son propre parcours et de sa solitude grandissante, elle s’est demandé si sa mère, croyante mais d’une autre génération, aurait besoin d’un accompagnement à ce niveau. Elle n’a donc pas projeté son besoin personnel. Elle s’est réellement souciée de celui de sa mère.

Cela m’a touché. Et ça m’a rappelé que je peux, moi aussi, parfois être à côté de la plaque.

Ma venue fut l’occasion de lui souhaiter un bon anniversaire, que je lui aurais probablement souhaité de toute façon : Marthe a fêté ses 105 ans la veille. Elle est aujourd’hui ma patiente la plus âgée. Nos rencontres se suivent et se ressemblent : simples, calmes, dans la bonne humeur… et toujours autour d’une tasse de thé. Son discours devient tout de même de plus en plus confus. Elle perd certains repères temporels, rajeunit certains vivants et ressuscite des morts. Pour autant, nos échanges sont fluides et j’ai toujours du plaisir à la voir. J’ai pris un selfie avec elle et je lui ai demandé si je pouvais le publier sur Instagram pour fêter ses 105 ans. « Si tu publies la photo, tu caches ma tête ! » (Entre-temps, le tutoiement s’est installé.)

Et puis, si la force lui est donnée… on vise une fête dans cinq ans ! Certains collègues parlent souvent de fin de vie. Mais avec Marthe, j’ai appris qu’il y avait surtout la vie jusqu’à la fin. Et puis, à 105 ans, elle ne cherche plus de sens particulier. Elle vit. Et parfois, ça suffit à me rappeler l’essentiel.

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