Chroniques d’un accompagnant #34

Il y avait cette patiente que, pour des raisons de confidentialité, nous appellerons Léa.

Elle fut l’une des premières personnes que j’ai rencontrées lorsque j’ai commencé à travailler en EMS en 2019. Léa était une personne extrêmement discrète. On ne l’entendait jamais. Mais très vite, lorsque je me suis rendu dans l’aquarium des soignants pour poser la question du besoin de suivis particuliers, on m’a dit : « Tu peux aller voir Léa. Elle est très seule et elle parle très peu. Peut-être qu’un vis-à-vis régulier lui ferait du bien. » Alors je suis allé la voir.

Elle était très peu réactive. Elle ne parlait pas beaucoup et ses interventions étaient assez monosyllabiques. En revanche, elle communiquait beaucoup par le langage non verbal. C’était une femme très tactile. Elle aimait bien prendre ma main de temps en temps pour signifier une approbation. Quand je quittais sa chambre, elle passait toujours sa main dans mon dos pour me dire au revoir, et elle me donnait un fruit : une mandarine, une banane ou une pomme selon la saison. Et moi, je le mangeais pendant ma pause.

Pendant six ans, nos entretiens se sont suivis et se sont relativement ressemblés. Un lien assez fort s’est installé entre nous. Elle ne savait pas redire mon prénom, mais son sourire me montrait qu’à chaque fois elle me reconnaissait. Avec le temps, elle n’était pas moins tactile, mais de moins en moins bavarde. La démence progressait lentement mais sûrement.

À Noël dernier, nous faisions le tour des EMS de la région avec ma collègue catholique pour les célébrations œcuméniques de Noël. Lorsque nous sommes arrivés dans l’EMS de Léa, étrangement, elle n’était pas présente lors de notre animation. Après celle-ci, je suis allé dans l’aquarium pour demander si elle n’avait pas souhaité nous rejoindre. Je n’ai pas eu le temps de prendre la parole qu’une soignante m’a répondu : « Est-ce que tu pourrais monter voir Léa ? Elle est mourante et son départ est vraiment imminent. »

Je suis évidemment monté auprès d’elle. Elle était allongée dans son lit, sédatée. Comme elle était inconsciente, je me suis annoncé en entrant : « Bonjour Léa, c’est Jérôme et je suis avec ma chienne Ella. Je viens vers toi un petit moment » (avec les années, le tutoiement s’était installé). Elle n’a pas réagi. Ma chienne a commencé à tourner autour du lit en battant de la queue, car elle avait reconnu Léa. Comme je savais qu’elle aimait ma chienne, je l’ai laissée faire et j’ai dit : « Si jamais Ella tourne autour du lit, si tu entends pleurer c’est elle et si tu sens quelque chose de mouillé sur ta main, c’est sa truffe. » Constatant qu’il n’y avait pas de réaction, la chienne s’est couchée derrière la porte de la chambre.

J’ai saisi une des chaises pour la déplacer près du lit. « Léa, c’est toujours Jérôme. Je m’assieds ici un instant et je vais prendre ta main. » Étant tactile, je pensais bien que cela n’allait pas la déranger. J’ai pris sa main. En guise de réponse, elle a serré la mienne une seconde. Je suis resté là, assis à côté d’elle, à lui caresser la main un moment.

Au bout d’une vingtaine de minutes, Léa a poussé un soupir, puis a dégluti d’une façon étrange. J’ai porté mon attention sur elle. En me disant que, peut-être, elle se réveillait, je lui ai signifié d’une voix tranquille que c’était moi et que j’étais toujours près d’elle. J’ai alors vu, à son torse, que sa respiration avait cessé. Comme il n’est pas rare qu’il y ait des pauses respiratoires sous sédation, j’ai attendu quelques secondes. Mes yeux se sont alors portés sur son cou, où je voyais battre son coeur. Petit à petit, en quelques secondes, les veines se son cou ont arrêté de bouger. Léa s’en était allée en tenant ma main, paisiblement. À ce moment précis, comme si elle avait senti quelque chose, Ella, ma chienne, s’est approchée de moi et a mis ses deux pattes sur ma jambe comme pour me consoler. Je l’ai regardée et je lui ai dit : « C’est fini, Ella, Léa est partie. » Elle a reniflé le lit en direction de Léa, puis est allée se recoucher.

Après quelques minutes de recueillement seul, j’ai appelé l’équipe soignante pour qu’elle vienne s’occuper d’elle. J’ai dit au revoir à Léa en lui serrant une dernière fois la main. J’ai pris ma pause et, après le repas, je suis retourné à nos célébrations de Noël. Le cœur n’y était plus. J’étais distrait et dissipé : on ne s’habitue jamais à assister au départ d’une personne, même lorsque cela se passe le plus calmement du monde. Nous avons terminé notre après-midi et je suis rentré chez moi pour un retour à la « normale ».

Certains collègues disent qu’il ne faut pas s’attacher aux patients. Personnellement, je n’y crois pas. Je pense que c’est parce que l’on s’y attache que le lien peut être réellement vivant. En l’occurrence, Léa et moi avions tissé un lien sans récit, sans explication, sans mémoire partagée au sens où on l’entend habituellement. Un lien fait de présence, de gestes, de silences habités. Léa ne me racontait rien de sa vie et je ne cherchais pas à lui en soutirer. Elle offrait autre chose : une manière d’être au monde, dépouillée, sans mise en scène. Une main qui serre une autre main. Un fruit tendu comme un don. Un regard qui reconnaît sans nommer.

Avec le temps, ses mots se sont effacés, mais la relation est restée intacte. Elle s’est déplacée ailleurs. Là où le langage ne gouverne plus, là où l’on ne convainc pas, où l’on ne répare pas, où l’on ne fait rien d’utile au sens productif du terme. Être là suffisait. Elle me l’a appris, patiemment, semaine après semaine. Et ce dernier moment avec elle en était le paroxysme.

Alors oui, je m’attache. Parce que l’accompagnement n’est pas une technique, mais une relation. Parce que la distance froide protège peut-être, mais elle appauvrit. Léa m’a appris que le lien n’est jamais un excès : il est une responsabilité. Il est ce qui rend la présence vraie. Je lui dois beaucoup. Une leçon de lenteur. Une leçon de douceur. Une leçon de confiance silencieuse.

Merci Léa.
Pour ta main.
Pour les fruits partagés.
Pour m’avoir appris, sans discours, ce que signifie accompagner jusqu’au bout.

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