Accompagnement spirituel : sortir du mythe de l’impuissance

Dans mon activité d’aumônier, le sentiment d’impuissance m’a souvent été présenté comme inévitable. Ce court billet interroge les présupposés anthropologiques, institutionnels et culturels qui rendent cette idée si évidente, et propose une autre manière de penser la présence, la relation et l’éthique de l’accompagnement, hors des logiques d’efficience et de rentabilité.

Dans mon cadre de travail, le mot impuissance circule avec une étonnante facilité. Il s’invite dans les échanges entre collègues, dans les supervisions, dans les formations. Il est souvent présenté comme une étape incontournable du métier, presque comme un passage obligé vers une forme de maturité intérieure. On apprend à « accepter son impuissance », à la reconnaître, à l’habiter, comme si elle allait de soi, comme si elle relevait d’une donnée structurelle de toute relation d’accompagnement. Et les personnes qui arrivent à se dire « impuissantes » sont alors parées d’une aura de vertu.

J’ai une tendance personnelle : lorsqu’un terme s’impose ainsi, qu’il devient quasi consensuel, je ressens comme le besoin de l’interroger. Et j’avoue que cette « vertu de l’impuissance » m’a toujours questionné. Car un mot qui structure des pratiques, des discours et des formations dit toujours quelque chose de l’anthropologie qui les sous-tend.

Parler d’impuissance ne décrit pas seulement un ressenti individuel ; cela engage une certaine manière de penser la relation, le rôle de l’accompagnant, et ce qui est attendu de la rencontre. Le terme charrie avec lui tout un imaginaire : celui d’une action empêchée, d’un pouvoir contrarié, d’un effet espéré qui n’advient pas. Avant même d’être éprouvée, l’impuissance suppose un cadre dans lequel quelque chose devait se produire.

Déplacer le regard vers cet arrière-plan permet de sortir d’une lecture psychologisante ou morale. La question n’est plus de savoir s’il faut ou non accepter ce sentiment, mais de comprendre ce qui le rend possible, pensable, presque nécessaire. Ce déplacement ouvre un espace critique contre les évidences qui façonnent silencieusement nos manières d’accompagner.

Ainsi, je me permets une autre grille de lecture : un sentiment n’existe jamais isolément. Il prend forme dans une relation, dans une tension, dans un jeu de contraires. La frustration suppose un désir, la satiété suppose la faim, l’apaisement suppose une inquiétude préalable. De la même manière, l’impuissance ne surgit jamais seule. Elle apparaît toujours en creux d’une puissance attendue. Parler d’impuissance en accompagnement revient donc, implicitement, à reconnaître qu’autre chose était projeté dans la rencontre. Quelque chose devait advenir. Un effet était espéré, une transformation attendue, un soulagement envisagé. Lorsque cette attente ne trouve pas à se réaliser, le sentiment d’impuissance s’impose comme le nom donné à cet écart.

Il importe ici de clarifier ce que j’entends par puissance. Il ne s’agit ni de domination ni de volonté de contrôle sur l’autre. La puissance en jeu est plus discrète, plus socialement acceptable, souvent même valorisée : elle prend la forme de l’efficience, de l’utilité, de l’impact. Elle se loge dans l’idée qu’un accompagnement « devrait » produire quelque chose, qu’une présence devrait avoir un effet, qu’un passage dans une chambre devrait laisser une trace repérable.

L’impuissance devient alors le symptôme d’une projection préalable. Elle dit moins l’échec de la rencontre que le frottement entre une attente, parfois à peine consciente, et la résistance du réel. Ce déplacement permet de sortir d’une lecture morale du sentiment d’impuissance pour en faire un objet de compréhension, comme révélateur d’un cadre implicite dans lequel la relation a été pensée.

Lorsqu’en 2016, j’ai suivi mon CPT (Clinical Pastoral Training) au CHUV, l’un des exercices récurrents consistait à formuler, avant une visite ou un accompagnement, ce que l’on appelait une intention pastorale. L’objectif affiché était légitime : prendre conscience de ce qui nous meut, repérer nos attentes, identifier nos projections, afin de ne pas les faire peser inconsciemment sur la personne rencontrée. L’intention se voulait un outil de lucidité et de désencombrement intérieur. Or, avec le recul, je mesure combien ce dispositif n’est pas neutre. Car demander de formuler une intention, même sous couvert de réflexivité, inscrit d’emblée la relation dans une logique orientée. Il y a quelque chose à viser, quelque chose à travailler, quelque chose qui pourrait ou devrait advenir. La rencontre cesse alors d’être un espace ouvert pour devenir un lieu traversé par un horizon d’attente, aussi discret soit-il.

Je me suis plié à l’exercice, mais cela ne m’était pas naturel. J’ai toujours trouvé que l’intention pastorale, même minimale, introduisait une dynamique projective. Elle transforme la présence en action, l’être-là en faire-quelque-chose. Elle prépare le terrain d’une évaluation ultérieure, fût-elle implicite : est-ce que cela a « marché » ? est-ce que quelque chose s’est produit ? ai-je été utile ? C’est précisément dans cet espace que le sentiment d’impuissance peut ensuite émerger, lorsque la réalité de la rencontre ne répond pas à l’orientation préalable.

Mon désaccord se situe là. Je ne reconnais pas dans cette logique ma manière d’entrer en relation. Juste « être là », simplement, n’est pas, à mes yeux, une intention faible ou inaboutie. C’est un autre régime de relation. Un régime qui renonce d’emblée à orienter la rencontre, à lui assigner une finalité, à la faire entrer dans une économie de l’efficience. Dans ce cadre, la présence n’est pas un moyen en vue d’autre chose : elle est déjà l’acte, sans projet à accomplir, sans effet à produire.

Je reprends ainsi à mon compte l’idée de Klaas Hendrikse, parce qu’elle dit avec une grande justesse ce que je vis concrètement dans l’accompagnement. Lorsque j’entre dans une chambre, en particulier lorsque la fin de vie se profile, je n’y entre pas avec un objectif, ni avec un contenu à transmettre, ni avec l’ambition d’être efficace. Je n’entre pas pour apporter quelque chose. J’entre sans savoir ce qui va se passer, sans garantie, sans scénario préalable. Il y a simplement moi, tel que je suis à cet instant, et l’autre, tel qu’il est. Cette posture procède d’un renoncement plus fondamental : celui de vouloir faire advenir quelque chose dans la relation. Je ne cherche ni à soulager, ni à réparer, ni à provoquer une prise de conscience, ni à « travailler » ou apporter quoi que ce soit. Je consens à la rencontre comme telle, dans son imprévisibilité radicale.

C’est précisément là que le couple puissance / impuissance se défait. Là où il n’y a pas de projet à accomplir, le sentiment d’impuissance n’a pas de prise. Non parce que tout irait bien, ni parce que la rencontre serait toujours belle ou signifiante, mais parce qu’il n’y a rien à réussir. Ce qui advient, parole, silence, émotion, ou rien de repérable, n’est ni mon œuvre, ni mon échec. C’est le résultat de la rencontre. Dans ce cadre, la relation se vaut, mais par le simple fait qu’elle a lieu. Parfois, quelque chose émerge dans cet espace partagé. Parfois non. Ce déplacement me parait décisif : il ne s’agit pas de mieux accepter son impuissance, mais de sortir du régime qui la rend pensable. Je ne me sens pas impuissant, parce que je n’ai tout simplement pas de volonté de puissance.

C’est la période du COVID qui a agi comme un révélateur brutal pour moi. Du jour au lendemain, l’accès aux EMS a été interdit aux aumôniers, au motif que nous ne faisions pas partie des contingents institutionnels considérés comme indispensables. Cette exclusion n’a pas seulement suspendu des pratiques ; elle a mis en crise une représentation du rôle même de l’aumônier.

Privés de présence physique, beaucoup de collègues ont cherché d’autres manières d’être présents. Des textes ont été écrits, des méditations envoyées (parfois un peu de manière excessive), des réflexions existentielles partagées, avec l’intention explicite « d’apporter de l’espérance dans ces temps troublés ». Ces initiatives témoignent d’un engagement sincère et d’un souci réel des personnes isolées. Mais elles disent aussi autre chose, plus en profondeur. Elles révèlent la difficulté, voire l’impossibilité, de consentir à une non-efficience radicale. Ne plus pouvoir entrer dans les chambres, ne plus pouvoir rencontrer les personnes, créait un vide insupportable dès lors que l’accompagnement était pensé comme une action à accomplir ou une fonction à remplir. Face à ce vide, la production symbolique est devenue une manière de maintenir un rôle, de continuer à « faire quelque chose ».

Le sentiment d’impuissance largement exprimé durant cette période venait moins, me semble-t’il, de l’absence elle-même que de la perte d’une fonction. Ce qui était mis à mal, ce n’était pas seulement la relation, mais l’imaginaire de l’utilité qui soutenait la pratique. Ne plus pouvoir être efficace, même symboliquement, confrontait à une question plus dérangeante : que reste-t-il lorsque la présence n’est plus possible et que rien ne peut être produit à sa place ?

Cette période a ainsi rendu visible un impensé majeur de l’accompagnement. Là où la relation est conçue comme porteuse d’un supplément à apporter, l’impuissance devient insupportable dès que ce supplément ne peut plus circuler. Là où la présence est assumée sans projet, l’absence, aussi douloureuse soit-elle, ne se transforme pas nécessairement en échec intérieur.

Mon hypothèse : deux forces principales viennent aujourd’hui peser lourdement sur cette manière de penser l’accompagnement et nourrir, en profondeur, l’imaginaire de l’impuissance.

La première tient au monde dans lequel nous vivons. Un monde façonné par une rationalité capitaliste et néolibérale, où toute activité tend à être évaluée à l’aune de sa rentabilité, de son utilité, de son rendement. Dans un tel cadre, la rencontre gratuite n’a pas de valeur propre. Être là, sans produire, sans transformer, sans générer d’effet mesurable, « ne sert à rien ». La présence doit se justifier, se défendre, prouver son intérêt. Ce qui échappe à la logique du marché devient suspect, superflu, voire inutile. L’accompagnement n’échappe pas à cette pression : s’il n’est pas efficace, s’il ne produit rien de visible, il devient difficile à légitimer.

La seconde force traverse plus spécifiquement les Églises. Dans un contexte de perte d’influence, de visibilité et de reconnaissance institutionnelle, la tentation est peut-être grande de chercher à démontrer son utilité sociale. L’efficience devient alors une stratégie de crédibilité. Il s’agit de montrer que l’on sert encore à quelque chose, que l’on apporte un supplément, que l’on occupe une place justifiable dans les institutions de soins, d’accompagnement ou de formation. Cette quête de légitimité pousse insensiblement à entrer dans les mêmes logiques que celles du monde ambiant : produire, agir, avoir un impact, laisser une trace.

Dans ce double contexte, la présence non finalisée devient presque inaudible. Elle ne rapporte rien, ne renforce pas une position, ne garantit aucune reconnaissance. Et c’est précisément pour cela qu’elle est si difficile à assumer. Le sentiment d’impuissance ne surgit alors pas seulement de la rencontre elle-même, mais du frottement entre une pratique relationnelle fragile et un monde, ecclésial comme socio-économique, qui exige sans cesse des preuves d’utilité. Relire l’impuissance à partir de là permet de la comprendre autrement : comme l’effet d’un monde qui supporte mal ce qui échappe à la logique de l’efficience. Dans cet espace, persister à « être là » sans justification devient moins un échec qu’un acte de résistance silencieuse.

Je ne me sens pas impuissant parce que, lorsque j’entre dans une chambre, il n’y a rien à faire advenir, seulement une rencontre à laisser être.

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