Journal de bord – Carême 2026 #4

Hier, en EMS, une résidente m’a tendu un chocolat, une fois de plus. Une de celles que j’aime le plus, fourrée avec du chocolat noir. Un geste tendre, comme mes résidents en ont le secret. Une manière d’adoucir l’après-midi.

Je me suis mis à expliquer, un peu maladroitement, que j’étais dans le Carême. Que je ne mangeais pas de sucre et que j’étais strict sur ma consommation pour un temps. J’ai senti le besoin de me justifier, encore une fois. Comme si refuser risquait d’abîmer quelque chose. Comme si je rompais une forme de pacte silencieux. Il y a deux jours, j’écrivais que parfois en refusant un présent, j’avais l’impression de refuser quelque chose de la personne. Comme si le lien existait à travers le don.

La résidente m’a regardé tranquillement et m’a dit : « Oh ne t’inquiète pas, je le mangerai! Avec ou sans chocolat je suis heureuse quand tu viens me voir. »

Ça m’a frappé. Je pensais que refuser allait potentiellement créer une distance. Que partager une douceur rendait la relation plus humaine, plus symétrique. Que décliner l’attention risquait de me remettre du côté du rôle, du cadre. En fait, c’était une projection. La relation ne tenait pas au chocolat. Elle tenait à la présence. Je confondais l’objet et le lien. Sa phrase m’a remis à ma place : celle d’une personne, ni plus ni moins, dans le lien. Acceptée et approuvée, indépendamment de toute transaction relationnelle. Cela m’a fait du bien.

Je peux refuser un chocolat sans refuser la personne. Je peux accueillir l’attention sans accepter le présent. Ce que je croyais fragile — la relation — ne l’était pas. Ce qui était fragile, c’était ma représentation. Ce qui était fragile, c’était mon imaginaire.

Le Carême continue de déplacer des choses inattendues. Pas seulement dans le rapport au sucre. Dans le rapport au lien. Et celle-là, je ne l’avais pas vu venir.

Le plus frappant, en y repensant, c’est que je sais qu’ils aiment quand je partage un peu de moi. Ils me le disent souvent. Un détail de ma vie, des nouvelles des enfants qu’ils me demandent régulièrement, une conviction, un choix concret : cela les touche. Là, ce refus expliqué simplement a joué ce rôle. Ce n’était pas un retrait comme je l’avais imaginé, c’était une ouverture. En parlant du Carême, j’ai laissé apparaître quelque chose de personnel, et cela a suscité de l’intérêt, presque de la joie. Comme un rappel qu’ils ne sont pas seulement en attente de soins ou d’écoute, mais pleinement sensibles à l’altérité. Ils perçoivent, ils reçoivent, ils se réjouissent de rencontrer quelqu’un qui se dévoile un peu. La relation ne s’est pas appauvrie ; elle s’est épaissie.

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