
Un peu plus de 48h sont passées depuis le début de Carême. C’est étonnant car physiquement, je me sens beaucoup mieux. Je retrouve peu à peu une énergie que j’avais perdu. En revanche, émotionnellement c’est compliqué. Tous mes repères s’en sont allés. Il faut dire que j’ai la « nourriture émotionnelle ».
Certes, j’avais déjà un régime alimentaire assez cadré et structuré. Pour autant, il m’arrivait néanmoins de manger telle ou telle chose pour compenser une frustration, un début de colère ou de la tristesse. Un morceau de parmesan, quelques fruits secs, des biscottes au thym, un yaourt nature auquel j’adjoint un peu de confiture maison. Ca, plus le fait d’être sous perfusion de café à longueur de journée… car oui je le confesse, le café est mon seul vrai vice. S’ajoute à cela une bière de temps en temps pour décompresser d’une journée intense au travail. Rien de bien spectaculaire ni singulier… En en parlant à quelques amis, je me rends compte que ce versant émotionnel de la nourriture (et plus largement de la consommation) est plus fréquent et plus conscientisé que je ne le pensais.
Mais 48h avec un régime restreint, c’est aussi 48h de prise de conscience. N’ayant plus tous ces éléments qui venaient étouffer mes colères, mes frustration, mes tristesses, je me vois confronté à mes émotions exaltées. Et je suis obligé de les traiter de manière différente. Je découvre à quel point ces micro-gestes étaient devenus des amortisseurs. Des régulations fines, presque invisibles. Une tension surgissait — fatigue, irritation, contrariété — et quelque chose venait l’absorber. Un goût, une gorgée, une mastication. Le corps se calmait. L’émotion se lissait. La journée continuait.
Aujourd’hui, rien ne vient lisser. La colère reste entière. La frustration ne se dissout pas. La tristesse ne se sucre pas. C’est déstabilisant. J’ai l’impression d’avoir perdu mes repères alors que, paradoxalement, physiquement je me sens plus stable. L’énergie revient, mais elle n’est pas canalisée par les petits rituels de consommation. Elle circule autrement. Parfois de manière brut.
Je comprends que je ne mangeais pas seulement par faim. Je régulais. Je m’auto-apaisais. Je m’auto-anesthésiais par petites touches discrètes. Rien d’excessif, mais suffisamment pour que certaines émotions n’aient jamais besoin d’aller au bout de leur mouvement. Pour moi, c’était un problème dans lequel je ne veux plus me replonger.
Là, elles vont au bout. Et cela m’oblige à apprendre autre chose : ne pas étouffer. ne pas avaler. ne pas détourner. Respirer. Nommer. Bouger si nécessaire. Et l’intuition qui commence à poindre en moi, je pourrais la formuler : je pense que ces émotions auparavant étouffées, sont pour moi des émotions mobilisatrices. La colère n’est pas gratuite : elle me signale une limite franchie et me met en mouvement. La frustration indique des ajustements potentiels. La tristesse révèle un attachement, une perte, une attente.
En les amortissant systématiquement, je neutralisais aussi leur puissance de déplacement. Je me maintenais dans une forme de confort régulé. Stable, certes. Mais un peu mou. Aujourd’hui, l’énergie est plus nue. Elle me gratte un peu. Mais elle me met beaucoup plus en mouvement. Intérieurement et matériellement.
Je sens que certaines colères sont justes. Elles ne demandent pas à être sucrées, elles demandent à être entendues. Certaines frustrations ne réclament pas une biscotte au thym, elles réclament une décision. Certaines tristesses n’ont pas besoin d’un yaourt à la confiture, elles ont besoin d’un temps de silence ou d’une main sur mon épaule.
Je découvre que consommer me permettait de rester à mi-chemin. Suffisamment apaisé pour continuer. Pas suffisamment touché pour changer. Le Carême enlève les amortisseurs. Il rend plus exposé. Peut-être plus vivant.
Au fond, ce n’est pas une révélation spectaculaire. Je savais déjà que la consommation adoucit les angles. Je savais qu’elle offre des compensations rapides. Ce que je n’avais pas mesuré, c’est à quel point cette logique s’était infiltrée dans ma manière d’habiter mes émotions. À force d’aplanir les reliefs, j’étais devenu plus lisse. Moins tranchant. Peut-être même plus couard. Une forme de tiédeur confortable. Une énergie présente, mais domestiquée.
Le consumérisme ne m’a pas rendu excessif. Il m’a rendu inoffensif. Il a transformé des élans en habitudes.
Des tensions en petites récompenses. Des appels au mouvement en pauses gourmandes. Il y a quelque chose d’étonnant à sentir revenir une intensité que je croyais fatigante, alors qu’elle était en réalité structurante.
Être moins amorti, c’est aussi accepter de ne pas être constamment agréable. Ni pour moi-même. Ni pour les autres. Je commence à comprendre que la douceur n’est pas toujours une vertu. Parfois, elle dilue. Parfois, elle cache même les véritables enjeux. Est-ce que Carême serait alors moins une privation qu’un dégel ?
Mes désirs renaissants commencent à me parler, au-delà de ce que j’imaginais.
Bravo d’arriver à identifier les émotions sous-jacentes au fait de manger. Je trouve que c’est un point difficile: frustration? colère? tristesse? désarroi? Identifier permet d’adresser…
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