Journal de bord – Carême 2026 #6

Premier week-end de Carême.

Samedi et dimanche ont été marqué par mon envie de manger. Je n’avais pas faim entre les repas. Mais j’était habité par une envie tenace de manger. Une envie insistante. Une présence de fond. Une petite traction intérieure. Les grignotages automatiques supprimés commencent à faire sentir leur effet : l’envie émerge, alors même que le besoin est comblé.

Je passais dans la cuisine pour laver quelque chose, nourrir la chienne, etc. J’ouvrais le placard. Je le refermais. Le geste, quelque peu automatique restait en suspens. Ce n’était pas mon estomac qui appelait. C’était autre chose. Une tension diffuse. Une micro-frustration. Une envie de quelque chose qui ne portait pas de nom. Je me suis surpris à chercher ce que je pourrais manger pour faire taire cette sensation. Comme si le week-end, plus vaste, moins structuré, laissait apparaître des creux que la semaine absorbe. Des interstices.

Il y avait des moments très simples : un silence un peu trop long, une attente, une contrariété légère, une fatigue, un ras-le-bol, une émotion désagréable. Aussitôt, l’idée de manger surgissait. Prendre quelque chose. Mettre en bouche. Occuper. Lisser.

Je n’ai pourtant rien grignoté et ce ne fut pas bien compliqué. Par contre, le mouvement intérieur vers les placard est lui bien ancré. J’ai réalisé que le grignotage faisait effectivement tampon. Il absorbait les petites aspérités du réel. Il adoucissait les micro-frustrations. En évoquant ce fait autour de moi, j’ai été surpris du nombre du personne avouant avoir aussi « la nourriture émotionnelle ».

Par moments, l’envie montait comme une vague très courte. Si je restais immobile, elle redescendait. Elle laissait derrière elle un léger vertige. Comme si quelque chose en moi cherchait un appui et ne le trouvait plus au même endroit. Ce week-end, je découvre que manger me permettait de rester à mi-hauteur. Ni pleinement contrarié, ni pleinement vivant. Juste suffisamment anesthésié pour continuer.

Là, il n’y a plus d’anesthésie. Il y a l’espace brut entre deux états. Et cet espace me travaille.

Laisser un commentaire