
Samedi soir, nous sommes allés au cinéma avec les enfants.
Nous ne pouvions pas entrer dans la salle tout de suite, car il fallait la nettoyer. C’est là que j’ai pris conscience que la perception que j’ai du monde change à mesure que carême avance. Nous avons attendu vingt minutes. J’étais assis, mon fils sur mes genoux, ma fille à ma gauche. Autour de nous, une soixantaine de personnes.
Les gens soufflent, râlent. Ils interpellent le portier du cinéma avec des questions un peu passives-agressives, soulignant le fait qu’ils attendent. Ils tapent du pied. Et puis, le temps avançant, ils entament leurs en-cas prévu pour la séance. Ils mangent frénétiquement leurs pop-corn et boivent leur boisson aromatisée au cola. J’entends une personne à ma droite dire à son conjoint : « j’avais prévu le pop-corn pour le film, mais là je n’en peux plus d’attendre« . Ceux qui n’ont rien à manger scrollent sur leur téléphone à toute vitesse. Si un ou deux ilots de personnes discutent et semblent détendu, je ressens l’ambiance générale comme pesante.
Nous avions pris des pop-corn avec nous de la maison pour les enfants. Mon fils me signifie que l’attente est longue. Nous sommes là depuis 15 minutes. Il me demande s’il peut entamer les pop-corn que l’on a pris avec nous pour patienter. Je réalise à quel point nous sommes collectivement calibrés pour ne pas supporter l’ennui.
Je me suis vu, moi aussi, tant de fois remplir les interstices. Manger pour occuper. Consulter pour écourter. Stimuler pour éviter que le silence ou le vide ne prenne trop de place. Parler pour ne rien dire. Et c’est étonnant, car je me rappelle que plus jeune, l’attente et le vide ne me posaient pas de problème : je me revois sur le quai de la gare, assis sur un banc, à attendre l’arrive du train suivant en m’évadant dans mes pensées, sans rien faire. Que s’est-il passé pour que cette capacité s’amenuise ?
Ce que je réalise, c’est qu’à l’époque, j’étais bien plus créatif qu’aujourd’hui. Ce qui n’est pas étonnant tant l’ennui est matrice de créativité. Il ouvre un espace intérieur que rien ne dirige. Il oblige à inventer. Sur ce banc de gare, je n’attendais pas seulement un train ; je laissais des mondes se former. Les pensées se déployaient sans être interrompues, les scénarios naissaient, les images se construisaient avec une lenteur féconde. L’absence de stimulation extérieure devenait une chambre d’écho. Aujourd’hui, chaque interstice est colonisé. Les notifications fragmentent, les contenus s’enchaînent, les sollicitations capturent l’attention avant même qu’une idée ait le temps de germer. La créativité s’étiole lorsque l’espace où elle pouvait s’enraciner se raréfie.
Depuis quelques jours, le Carême agit comme un révélateur. En réduisant les amortisseurs habituels je perçois plus nettement la manière dont l’inconfort, même minime, cherche immédiatement une issue. Assis là, avec mes enfants, je sentais quelque chose d’étrange : l’attente devenait presque dense. Elle avait une texture. Elle ralentissait le rythme. Elle ouvrait un espace où rien n’était à faire, sinon être là. Autour de nous, la salle d’attente improvisée s’efforçait de dissoudre cet espace.
Je n’éprouve aucune supériorité à l’écrire. Je me reconnais même dans ces gestes. Simplement, je les vois davantage. Comme si l’abstinence de certains stimuli me rendait plus sensible aux micro-tensions. L’impatience n’est pas seulement individuelle. Dans une salle remplie, elle devient collective. Elle circule. Elle se propage. Elle crée une atmosphère.
Ce soir-là, j’ai pris conscience que nous sommes entraînés à ne jamais laisser un temps vide exister pour lui-même. L’ennui est perçu comme une anomalie à corriger. Il faut l’anesthésier rapidement. Or l’ennui, lorsqu’il n’est pas immédiatement colmaté, commence à révéler autre chose. Une fatigue. Une inquiétude diffuse. Une difficulté à simplement habiter le présent sans le remplir.
Je n’ai pas interdit les pop-corn, mais j’ai encouragé mes enfants à attendre tranquillement. Je n’ai pas transformé ces vingt minutes en leçon. Nous avons attendu. Mon fils a fini par s’appuyer contre moi, un peu plus lourd, un peu plus calme. Ma fille observait les gens. Moi, je regardais ce ballet de compensations. Et puis, c’est ma fille qui a rompu le silence : « papa, pourquoi les gens sont si agités?«
Vingt minutes.