Journal de bord – Carême 2026 #10

Comprendre qu’un désir apparaît m’est aisé. Comprendre d’où il vient prend plus de temps.

Cela fait une semaine que je suis entré dans Carême. Un peu plus que je ne bois plus de café, et deux semaines que je ne mange plus de produits sucrés ou sucrants. J’ai limité les grignotages entre les repas et avant le coucher. Je ne prends plus de petit déjeuner. Et puis j’ai stoppé les féculant sur un repas par jour.

Les désirs ont été conscientisé dès l’arrêt du sucre et ont continué d’exister jusqu’à aujourd’hui. Maintenant que j’ai pris un petit peu de recul, je peux déjà exprimer une intuition : je n’étais pas vraiment le pilote de mon propre vaisseau.

Au début, je les ai interprétés comme des manques. Le corps réclame. C’est normal. Il faut passer le cap. J’ai déjà vécu cela. Je connais les symptômes du sevrage. Mais au fil des jours, quelque chose s’est déplacé. Ce n’était pas seulement une histoire de glycémie ou de caféine. C’était une histoire d’initiation du geste.

Je me suis surpris à ouvrir un placard sans avoir décidé d’y aller. À penser à manger sans avoir faim. À chercher une stimulation sans en avoir besoin. Je ne publie plus sur les réseaux sociaux, pourtant il m’est aussi arrivé d’ouvrir une application sans réfléchir, avant de me rendre compte de mon geste.

Les gestes partaient avant moi. Comme si le mouvement était enclenché en amont de ma conscience. Comprendre d’où il vient demande un arrêt. Et cet arrêt, je ne l’avais jamais vraiment pratiqué. J’avais une hygiène de vie, certes. J’avais une vigilance. J’avais des connaissances nutritionnelles et une certaine discipline. Mais je n’avais pas interrogé la provenance de mes envies. J’ai déjà fait plusieurs Carêmes ainsi que plusieurs recentrages de mon hygiène de vie. Mais il ne s’agissait que de gestion.

Certains désirs viennent du rythme. D’autres de l’ennui. D’autres encore d’une tension émotionnelle. Parfois, c’est simplement l’habitude horaire. Je découvre que beaucoup de mes envies ne sont ni des élans, ni des besoins. Ce sont des réponses.

Je n’ai jamais eu l’impression d’être contraint. Je me croyais même pleinement autonome. Souverain de mes propres décisions. Mais en fait, j’étais piloté de l’extérieur. Utilisons le mot : j’étais aliéné. M’est avis que nous le sommes tous à plus ou moins grande échelle. Le propre du consumérisme. C’est précisément cela qui m’interpelle. L’aliénation douce est généralement perçue comme normale : ainsi va le monde.

Je suis passé au fil du temps de la perception de Carême comme d’une privation, à celle d’un temps qui aujourd’hui introduit un délai. Entre l’impulsion et le geste, entre l’envie et l’acte. Et dans cet espace, quelque chose émerge.
Une possibilité de choix peu à peu retrouvé. La possibilité de reprendre les commandes de mon vaisseau décisionnel. Je commence à prendre consciences des frustrations qui m’habitent. D’aspirations profondes. De colères non exprimées.

Comme je le pressentais, la souveraineté ne consiste pas à supprimer les désirs. Elle consiste à en devenir l’hôte conscient. Certains désirs se dissipent lorsqu’on les observe. D’autres persistent, et révèlent alors quelque chose de plus profond. Si dans mes démarches précédentes je disciplinais la pulsion pour gérer mon hygiène de vie, maintenant j’explore les racines de cette pulsion pour m’en libérer.

Je passe peu à peu de la gestion à la reprise en main. De la discipline à la conscience.

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