
Ces derniers jours, plusieurs lecteurs m’ont écrit.
Une amie m’a dit qu’elle mange lorsque la solitude devient trop dense. Le besoin est relationnel. Elle aurait besoin de présence. Le chocolat répond plus vite qu’une amitié à (re)construire. Un autre lecteur m’a confié qu’il dépensait de l’argent lorsqu’il se sent seul. Commander quelque chose en ligne lui donne l’impression qu’un événement va arriver. Un colis. Une attente. Le besoin est de lien, mais la réponse est marchande. Une lectrice m’a parlé de frustration professionnelle. Elle grignote après chaque contrariété en lien avec des clients. Elle ne manque pas de calories. Elle manque d’espace pour exprimer sa colère et ses agacements. Les objets changent. La structure demeure.
Dans chaque cas, on retrouve la même séquence. Un affect surgit. Un besoin profond se révèle. Une réponse rapide intervient. La tension baisse, mais le problème de fond n’est pas géré.
Il y a une logique derrière tous ces comportements. La consommation propose des solutions instantanées à des besoins lents. La solitude demande du temps et de la vulnérabilité. Un achat en ligne demande trois clics. La reconnaissance exige une parole, un déplacement, parfois un conflit. Un snack apaise en quelques minutes. La frustration réclame une transformation du cadre. Un sucre offre un pic de plaisir. La réponse est efficace à court terme. Elle ne transforme rien à long terme. Et à force de réponses rapides, on finit par systématiser le processus de résolution au point que le réflexe remplace le lien à soi et à son besoin profond.
J’émets une hypothèse : ce mécanisme individuel s’inscrit dans une structure plus large. Le capitalisme contemporain ne se contente pas de répondre à des besoins. Il les reformule, voire les créé. Il capte des aspirations humaines fondamentales (sécurité, amour, reconnaissance, identité) et les redirige vers des biens ou des services monnayables. Le néolibéralisme n’invente pas la solitude, le besoin de reconnaissance ou l’angoisse existentiel : il y répond. Ce système prospère précisément sur l’écart entre besoin profond et réponse rapide. Plus l’écart est grand, plus la consommation devient nécessaire.
Ce qui m’apparaît aujourd’hui, à travers ces échanges, c’est que la consommation n’est pas simplement une habitude. Elle est une forme d’auto-régulation encouragée par tout un système. Elle évite le face-à-face avec le besoin réel. Elle évite le face à face avec soi-même. Elle amortit. Elle occupe. Elle calme. En ce sens, elle aliène, parce qu’elle détourne l’énergie de transformation vers un circuit fermé. On se soulage au lieu de se déplacer.
Je crois aussi que tout ne relève pas d’un grand système désincarné. Le néolibéralisme ne flotte pas au-dessus de nous comme une entité abstraite ; il circule entre nous. Il s’infiltre dans nos phrases, dans nos conseils, dans cette pseudo-sagesse populaire que nous nous transmettons. Nous apprenons à lire nos affects de manière individualisée, puis nous nous entraînons mutuellement à les réguler par la consommation. Le modèle devient culture. Il devient réflexe partagé. Je remarque ces phrases anodines pendant le temps de Carême face à ma démarche : « Il faut bien se faire plaisir de temps en temps. » ou « Fais-toi du bien. » Hier encore, quelqu’un me disait : « Une bouteille de Coca ou un McDo de temps en temps, ce n’est pas bien grave. » C’est assez ironique, d’utiliser la personnification du consumérisme et de l’américanisation du monde pour tenter de relativiser.
Ces petites phrases ne sont pas malveillantes. Elles cherchent souvent à consoler ou à encourager. Mais elles traduisent un cadrage précis : le soulagement passe par l’objet. Le plaisir (induit et non éduqué le plus souvent) devient la réponse standard à l’inconfort. Nous finissons par nous encourager les uns les autres à compenser plutôt qu’à transformer. À nous apaiser plutôt qu’à nous confronter. À consommer plutôt qu’à questionner. C’est une pédagogie diffuse. Une manière d’habiter nos relations où, doucement, nous apprenons à nous traiter mutuellement comme des consommateurs à soulager plutôt que comme des sujets à écouter.
Ainsi comme je l’ai déjà dit : suspendre certaines réponses rapides ne règle pas le besoin. Cela le rend visible. C’est inconfortable. Mais c’est peut-être le seul espace où une transformation devient possible. La question n’est donc plus :
« De quoi dois-je me priver ? » Elle devient : « Quel besoin ai-je laissé être traité par des forces extérieures à moi ? ».
Et puis une autre dimension apparaît. Le néolibéralisme et l’individualisme dominant nous apprennent à lire nos affects comme des problèmes privés. Si je me sens seul, c’est que je gère mal ma vie sociale. Si je me sens illégitime, c’est que je manque de confiance. Si je suis épuisé, c’est que je m’organise mal. Tout est renvoyé à la sphère individuelle. Or une grande part de ces tensions est produite par des structures collectives : organisation du travail, mobilité permanente, compétition diffuse, fragilisation des liens, culture de la performance et omniprésence de la notion de mérite. Ce que je vis comme une faiblesse personnelle est souvent l’effet d’un cadre commun.
Lire nos affects uniquement à l’échelle de l’individu revient à invisibiliser leur dimension politique. La solitude massive dans les sociétés occidentales, la fatigue généralisée, le sentiment d’insuffisance permanent ne relèvent pas d’anomalies individuelles. Ils sont les symptômes d’un modèle qui fragmente les liens et valorise l’autosuffisance. Tant que nous interprétons ces signaux comme des défauts personnels à corriger par la consommation ou l’auto-optimisation, nous restons isolés face à des réalités collectives. Reconnaître cette dimension partagée ouvre un autre horizon : celui d’une réponse qui ne soit pas seulement compensatoire, mais relationnelle et politique.