
Depuis quelques jours, je tourne donc autour d’une question qui ne date pas d’hier : celle de la reconnaissance…
Je croyais qu’elle concernait mon statut, ma légitimité, mon inscription institutionnelle. C’est le cas. Mais pas seulement. Elle touche également à la manière dont d’autres parlent de moi au nom d’un public supposé. On me dit régulièrement : « attention, cela pourrait déranger ». Les tatouages. Les cheveux longs. Les t-shirts de groupes de métal. Ma chienne qui m’accompagne en EMS.
Il y a trois ans déjà, je relatais une expérience à l’Armée du Salut ou j’expliquais le décalage entre la divisionnaire, ma cheffe, et sa volonté de paraître, et l’assemblée qui m’acceptait comme j’étais. J’avais alors donné plus de poids à la parole d’une responsable qui se cachait derrière des conditionnels et des suppositions qu’aux relations que j’avais avec les gens.
Cela n’a pas changé : on invoque les résidents, les paroissiens, “les gens”. On (pas mon chef, mais des collègues et des chrétiens bien pensant) m’explique qu’il faudrait anticiper une gêne, protéger une image, éviter un obstacle. Et pourtant, lorsque je regarde les faits (pas les projections) je constate autre chose. Les animations sont fréquentées. Les cultes aussi. Les échanges sont denses. Et pourtant, mes bras sont découverts, les tatouages visibles et mes cheveux détachés. Ma chienne est toujours avec moi, pour la plus grande joie de la majorité des patients et des équipes soignantes. Les personnes que j’accompagne réagissent à ma présence et non à mon apparence. Lorsqu’une surprise existe, elle s’exprime simplement. Puis elle s’estompe à mesure que les rencontres se répètent. La relation corrige l’impression première. Ce décalage m’interpelle.
Ce que l’on me renvoie sous la forme d’un “cela pourrait déranger” concerne souvent celui ou celle qui le formule. Je le réalise en l’écrivant… mais la tête dans le guidon, dans l’instant, je prends souvent la remarque comme une remise en question légitime. L’argument collectif devient écran. On parle au nom d’un public abstrait pour éviter d’assumer un inconfort personnel.
Je repense à un culte cantonal où, appelé devant l’assemblée, mes tatouages étaient visibles. Dans les bancs, avant de nous avancer, une collègue murmure : « ah encore un » en pointant le dernier tatouage en date. Puis, après le culte, un texto d’un autre collègue tombe : « Lévitique 19,28 et 1 Pierre 3,3-4« , sans autres salutations. Un aumônier ne devrait donc pas faire ça ?
Ce qui dérange n’est pas toujours ce que l’on croit. Je crois que j’apprend quelque chose de précis : discerner la différence entre une réalité vécue et une peur anticipée. Entre la relation concrète et l’image projetée. La reconnaissance que je cherche n’est pas l’approbation d’un uniforme symbolique. Elle tient dans une cohérence intérieure : habiter mon corps, mes choix, mon histoire, sans les dissimuler pour rassurer une norme supposée.
J’ai envie de m’attacher à la parole du directeur d’un EMS ou j’ai repris la place d’un collègue pasteur retraité lorsqu’il disait : « C’est clair que Jérôme, c’est pas le même style. Pour autant, il nous donne entière satisfaction et nous sommes très heureux de l’avoir. » Ce directeur marque certes un décalage par rapport à une projection initiale de ce à quoi ressemble un aumônier, ou de ce à quoi il ne ressemble pas en l’occurrence. Mais il dit aussi en creux que je suis qui je suis, et que c’est très bien ainsi.
Quelles pistes de travail pour moi?
Une première piste consiste à distinguer le fait de la projection. Le Carême m’exerce déjà à cela : apprendre à reconnaître la différence entre une pulsion et un besoin réel. Ici, le mécanisme est similaire. Lorsqu’une remarque surgit (cela pourrait déranger) il y a d’abord un fait objectif : quelqu’un exprime une inquiétude. Puis vient mon interprétation intérieure parasite : je devrais me corriger, me conformer, prouver. Travailler mon besoin de reconnaissance suppose ce léger pas de côté : identifier ce qui relève du réel et ce qui appartient à l’anticipation. Comme pour la nourriture, il s’agit de discerner si je réponds à une nécessité concrète ou à une projection.
Une deuxième piste consiste à me rappeler que la différence active une tension. Je ne suis pas neutre visuellement (en réalité, personne ne l’est totalement) et je ne cherche pas à le devenir. Toute singularité visible produit une friction symbolique : elle interroge, elle déplace, elle bouscule des attentes. La reconnaissance intérieure passe alors par un consentement lucide : accepter d’être, parfois, un point de tension pour quelqu’un d’autre. Ni chercher à l’effacer pour rassurer, ni l’amplifier pour marquer un territoire, mais l’habiter simplement et sans me poser plus de questions.
Une troisième piste consiste à déplacer la source de validation. J’ai déjà des indicateurs concrets : la fréquentation des animations, la densité des échanges, la confiance exprimée, la parole simple du directeur qui constate un travail accompli et s’en réjouit. La vraie question devient alors : à quelle voix est-ce que je décide d’accorder du poids ? À l’époque de l’Armée du Salut, j’avais laissé la parole de la divisionnaire primer sur l’expérience vécue avec l’assemblée. Aujourd’hui, je peux choisir où je pose mon oreille. Me reconnaître moi-même pourrait consister à m’évaluer à partir du réel relationnel, et non à partir d’hypothèses d’image ou d’anticipations abstraites.
Une quatrième piste demande d’identifier ce qui, en moi, cherche l’approbation. Lorsque la remarque tombe, elle n’atteint pas seulement mon apparence ; elle vient toucher une zone plus ancienne. Est-ce la peur d’être disqualifié ? La crainte d’être perçu comme illégitime ? Le souvenir de devoir encore prouver ma place ? Mon cercle professionnel reste un territoire sensible, marqué par la question du statut, du laïc, du non-ordonné, du différent. Le besoin de reconnaissance ne naît sans doute pas de mes tatouages ou de mes cheveux, mais d’une vieille strate liée à l’autorité et à la légitimité. C’est à cet endroit que le travail se situe réellement. Et puis, l’échange avec d’autres collègues laïc m’ont montré que je n’étais pas le seul à baigner dans ces questionnements.
Une cinquième piste consiste à me reconnaître moi-même explicitement avec honnêteté et sincérité. L’exercice paraît simple, il demeure pourtant exigeant. Il s’agit de nommer des faits. La question devient alors intérieure : suis-je capable d’énoncer cette reconnaissance sans attendre qu’elle me soit accordée de l’extérieur ?
Une dernière piste consiste à accepter que la reconnaissance extérieure ne sera jamais totale. L’expérience le montre : l’uniforme n’aurait pas fait taire les critiques, la conformité parfaite n’aurait pas supprimé toute réserve. Il se serait simplement trouvé autre chose à commenter. L’apaisement naît lorsque cette réalité est intégrée : l’adhésion universelle n’existe pas. Il demeurera toujours un regard en coin, un soupir, un « ah encore un ». Reconnaître cela, c’est cesser de courir après une unanimité qui ne viendra jamais et retrouver une liberté plus intérieure.
En filigrane crie aussi un bout la question de l’estime de soi.