
Je crois que la recherche de reconnaissance extérieure est un puits sans fond.
Quelqu’un m’a écrit cela aujourd’hui. Et au fond, elle a raison. Chercher hors de soi la confirmation de sa valeur conduit à une impasse. Les leçons philosophiques stoïciennes me reviennent en tête : se soucier uniquement de ce qui dépend de moi. Mes opinions, mes désirs, ma volonté, mes aversions. En somme, tout ce qui relève de notre esprit et de nos actions conscientes. Ces choses-là sont naturellement libres : personne ne peut me les enlever ni les entraver. Mon ami Philippe me l’a souvent dit en ces termes : si ce que disent les gens n’a pas d’impact direct et concret sur moi, je m’en fiche.
Le regard des autres et leur reconnaissance n’appartiennent pas au domaine des choses qui dépendent de moi. Je n’ai aucune prise dessus. Mes frustrations ne naissent en fait pas du manque de reconnaissance. Elles naissent plutôt du poids que j’accorde à ce qui échappe à ma maîtrise. En croyant pouvoir agir sur cela, j’ouvre la porte à une double frustration. Et si je suis honnête avec moi-même, je dois aussi reconnaître autre chose : ce qui m’apporte de la reconnaissance dans un milieu peut très bien ne rien valoir dans un autre. La reconnaissance extérieure n’est donc pas seulement un puits sans fond. Elle ressemble aussi à une course sans ligne d’arrivée.
J’ai souvent critiqué les influenceurs qui répondent aux critiques par un simple « laissez parler les rageux ». Pourtant, je dois leur concéder une part de vérité : certaines paroles ne demandent ni réponse ni justification. Il reste alors une seule chose à faire : choisir ses combats avec lucidité.
Pourquoi est-ce si difficile à mettre en pratique pour moi? Deux facteurs à (re)déconstruire me viennent à l’esprit. Le premier tient à une disposition très tôt intériorisée : le désir de rendre ses parents fiers. Dans mon cas, ce désir s’est souvent exprimé à travers les reproches adressés à mes choix de vie, notamment estudiantins. Adolescent, j’ai connu une rupture scolaire, parce que je ne parvenais pas à inscrire de sens dans les études telles qu’elles m’étaient proposées. Mes parents, eux, attendaient surtout l’obtention d’un diplôme, n’importe lequel — « un papier », disaient-ils — censé me garantir une place dans le monde. La reconnaissance se trouvait alors associée à la validation institutionnelle plutôt qu’à la personne que j’étais intrinsèquement.
Le second facteur tient au cadre social plus large dans lequel nous évoluons. Nos sociétés contemporaines accordent une valeur déterminante au CV, aux titres et à l’employabilité : la légitimité d’une personne s’y mesure souvent à l’accumulation de preuves de performance. Un indice de cela est la souffrance sociale qu’éprouvent/ont éprouvé plusieurs personnes sans emploi de mon entourage. Dans un tel environnement, la reconnaissance extérieure devient une norme structurante. Elle façonne les attentes, les jugements et les trajectoires, au point de rendre particulièrement exigeant le travail consistant à déplacer le centre de gravité vers ce qui dépend réellement de soi.
J’éprouve aujourd’hui la nécessité de m’émanciper de cette logique. Pour moi d’abord, mais aussi pour mes enfants. J’aimerais qu’ils puissent se construire autrement, sur des fondations plus solides que la quête fragile de reconnaissance et de validation.