Journal de bord – Carême 2026 #22

Un collègue m’a écrit hier quelque chose de très juste. À propos de la reconnaissance, il me disait en substance : si tu étais consacré, certains collègues n’auraient plus rien à redire.

Effectivement, dans beaucoup d’institutions, et pas que les institutions ecclésiales, le statut fonctionne comme un sceau de légitimité. Il suffit qu’un titre soit posé pour que certaines discussions disparaissent. Une consécration, un diplôme, une fonction… et soudain les regards changent. Ce qui était questionné devient admis. Ce qui dérangeait cesse de déranger.

Mon expérience vient confirmer cela : lorsque je travaillais à l’Armée du Salut, j’ai un jour entrepris la formation pastorale (la formation d’officier). Alors que je disais exactement la même chose avant et après le début de ma formation, que je n’avais pas changé ma manière de parler, le regard des gens autour de moi avait changé : on me recevait avec une crédibilité augmentée. Ce qui dérangeait auparavant était reçu avec joie. Dans ce sens, mon collègue a probablement raison. Une consécration calmerait certaines résistances. Elle réglerait une partie des frictions. Et je me sentirais effectivement plus reconnu.

Mais cette remarque ouvre aussi une question plus profonde. Car si un statut apaise certaines critiques, il ne transforme pas la logique qui les produit. Aujourd’hui, on me questionne sur mon statut de laïc. Demain consacré, d’autres pourraient questionner autre chose : ma manière d’habiter le ministère, mes positions théologiques, mes tatouages, mes goûts musicaux, ma manière de parler de la foi. La question se déplacerait simplement. Les rageux resteront des rageux.

Plus j’y réfléchis, plus je réalise que la reconnaissance que je cherche a un territoire précis. Elle n’apparaît pas partout de la même manière. Mes enfants, mes amis, mes proches m’accueillent tel que je suis. Dans ces espaces-là, je ne me sens pas évalué. Je me déploie librement. La relation précède toute justification. Même dans les accompagnements en EMS, la question du statut disparaît très vite. Les personnes que je rencontre ne cherchent pas un titre. Elles cherchent une présence. Une écoute. Quelqu’un qui accepte d’entrer dans la conversation, dans la fragilité, dans le moment.

Dans ces espaces-là, la reconnaissance circule autrement. Elle naît d’une qualité de présence. D’une confiance qui s’installe. D’un lien qui se tisse. Le statut n’y joue presque aucun rôle. C’est pour cela que la remarque de mon collègue m’interpelle autant. Elle pose une question simple : pourquoi choisir un statut ?

Une consécration peut être l’expression d’un appel intérieur. Dans ce cas, elle vient donner une forme institutionnelle à quelque chose qui existe déjà. Elle accompagne un chemin. Mais une consécration peut aussi devenir une stratégie. Une manière de pacifier certains regards. Une façon de régler une tension professionnelle. Dans ce cas, le statut devient une réponse administrative à une question existentielle. Et c’est précisément là que je sens un piège.

Car si je choisis un statut pour être reconnu, alors ma trajectoire reste dépendante du regard des autres de la même manière. La reconnaissance se déplace simplement vers un autre terrain. Aujourd’hui la question porte, entre autres, sur le fait d’être laïc. Demain elle pourrait porter sur la manière d’exercer un ministère. Après-demain sur autre chose. La logique ne change pas.

Depuis quelque temps, j’essaie de déplacer autre chose en moi. Un centre de gravité. Je découvre que la reconnaissance qui compte vraiment ne vient pas d’un titre. Elle apparaît dans la manière dont une présence touche quelqu’un. Dans la confiance qui s’installe entre deux personnes. Dans la liberté avec laquelle une relation peut exister.

Ces choses existent avant tout statut. Et elles continuent d’exister au-delà de tout statut. Les institutions ont leur place. Les fonctions aussi. Elles organisent la vie collective. Elles distribuent des responsabilités. Mais elles ne définissent pas la légitimité d’une existence et de son déploiement.

La remarque de mon collègue reste donc juste. Oui, une consécration simplifierait probablement certaines choses. Mais la question que j’essaie d’habiter se situe ailleurs. Elle concerne la possibilité de vivre une présence qui ne dépend pas d’un titre pour être reconnue. Apprendre à habiter ce que je suis déjà. Apprendre à laisser les statuts à leur place. Apprendre à ne plus chercher dans les fonctions ce qui relève d’une existence. Ce travail est lent. Cela me prendra du temps.

Il consiste simplement à déplacer peu à peu la source de la reconnaissance : du statut vers la présence, de la fonction vers la relation, du regard des autres vers une cohérence intérieure.

Je sens que je m’apaise sur cette question de la reconnaissance. Et que j’intègre peu à peu qu’avec tout ce que j’ai encore à apprendre, je suis qui je suis, et que c’est suffisant. Et finalement, que c’est à prendre ou à laisser.

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