Journal de bord – Carême 2026 #23

En relisant mon journal, comme pour faire un bilan, quelque chose m’apparaît plus clairement que lorsque je les écrivais jour après jour : la question de l’éclatement intérieur. Un lundi matin tôt, avant de reprendre le travail, est un bon moment pour faire une sorte de bilan de « mi-Carême ».

Au départ, je pensais simplement documenter une expérience : retirer certaines habitudes, observer ce que cela produisait, voir comment le corps et l’esprit réagissaient. Très vite pourtant, autre chose apparaît. Les automatismes se dévoilent. Beaucoup de gestes quotidiens ne sont pas vraiment des choix : ils fonctionnent comme des réponses rapides à des états intérieurs. Fatigue, frustration, solitude, tension. Je mangeais quelque chose, j’ouvrais une bière, je regardais — je regarde encore trop— mon téléphone. On remplit l’espace. Ces gestes ont une fonction très simple : réguler un affect. Quand je retire ces soupapes, je découvre qu’elles occupaient une place bien plus grande que ce que j’imaginait : je me voyait plus en maîtrise et en conscience que ce que j’étais réellement.

Puis vient un moment particulier : le vide. Les soirées deviennent plus longues. Les distractions habituelles ne jouent plus leur rôle de tampon. Certaines émotions deviennent plus audibles. Ce vide est clairement inconfortable, mais il agit aussi comme une zone de décantation. Sans stimulation constante, certaines questions remontent naturellement : qu’est-ce qui nourrit vraiment mon existence, et qu’est-ce qui occupe simplement l’espace ?

À ce moment-là, mon expérience cesse d’être seulement personnelle. Une intuition plus large apparaît. Une grande partie de mon environnement social repose précisément sur ces mécanismes de compensation rapide. On me propose en permanence des réponses instantanées à des besoins qui, eux, sont lents : solitude, fatigue, ennui, frustration. Ces réponses apaisent sur le moment, mais elles laissent intact ce qui les a fait naître.

C’est peut-être là que se situe la découverte la plus frappante de ces premiers jours : la sensation que le réel était auparavant comme dissous. Recouvert par une couche permanente de stimulation. Les notifications, les produits, les distractions, les micro-plaisirs successifs produisent une sorte de brouillard. Tout est là, mais tout est légèrement dilué.

Quand cette couche se retire, quelque chose change clairement. Les choses simples reprennent de la densité. Le temps paraît plus ample. Les sensations deviennent plus nettes. Une marche, une conversation, un repas, un moment d’écriture retrouvent une présence qu’on n’avait pas forcément remarquée auparavant. Mon début de Carême a introduit une autre manière d’habiter le quotidien.

Un monde organisé autour de la stimulation permanente finit par réduire l’existence à une succession d’excitations et de compensations. Comme si la vie, et par extension mon intériorité, étaient éclatées en une multitude de fragments. Une vie plus sobre ouvre un autre espace : une attention plus consciente, une relation plus directe avec ce qui est là, et peut-être aussi une présence plus réelle aux autres.

Au fond, ces semaines révèlent quelque chose d’assez simple : lorsque certaines stimulations disparaissent, le réel cesse d’être dissous. Il redevient habitable. Ainsi, en relisant mon journal, une autre prise de conscience apparaît : je réalise la difficulté d’une telle démarche, surtout s’il s’agit de l’ancrer dans la durée.

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