
À mesure que cette expérience avance, quelque chose devient plus lisible en moi. Ce que j’avais nommé comme un éclatement intérieur ne relève pas seulement d’un inconfort passager. C’est une dynamique plus profonde : une tendance à être tiré dans plusieurs directions à la fois, constamment.
Une part de moi veut rester fidèle à ce que j’ai décidé. Une autre cherche immédiatement une issue. Une part accueille ce qui traverse la journée. Une autre voudrait le faire taire, l’adoucir, le contourner. Fatigue, frustration, besoin de réconfort, solitude : tout cela fait surgir des mouvements différents, parfois contradictoires.
Il y a dans les textes bibliques une notion, comme je la lis, qui rejoint parfaitement ce que je vis : diabolos. Le mot signifie « celui qui divise ». Rien n’oblige à y voir une figure extérieure, une personne. Il désigne d’abord ce mouvement de dispersion qui traverse l’existence humaine. Dans le récit du désert, Jésus est confronté à cela : à ce qui cherche à fragmenter l’être, à le détourner de son centre, à le faire sortir de sa cohérence intérieure. Le désert révèle ce qui divise.
Et c’est exactement ce que produit un déplacement des habitudes. Quand certaines soupapes disparaissent, ce qui était diffus devient visible. Les tensions apparaissent. Les voix intérieures deviennent plus audibles.
Mais les textes parlent aussi d’un autre mouvement. Un mot revient dans l’évangile : teleios. On le traduit souvent par « parfait ». Le terme évoque pourtant moins une perfection morale qu’un accomplissement, une maturité, un état où quelque chose arrive à sa pleine cohérence. Teleios me renvoie à ce qui est arrivé à son terme, à ce qui est accompli. Pour moi : ce qui est devenu entier, unifié.
Entre ces deux pôles se dessine peut-être un chemin très simple : passer de la dispersion à l’unité. Apprendre à ne plus être éclaté par ces forces contraires. Trouver un point intérieur à partir duquel les choses cessent de tirer dans toutes les directions. Si je regarde ce que je traverse à la lumière de ces mots, alors l’expérience prend un sens supplémentaire. Ce temps met simplement à nu ce qui divise, pour ouvrir la possibilité d’un travail plus discret : celui de la réunification. La suppression des intermédiaires devient alors un point central de la démarche.
Ainsi, avec une légère ironie, je regarde ce qui m’attend samedi. Je retourne chez le tatoueur pour la quatrième séance d’encrage de mon bras gauche. Nous terminons gentiment le serpent et la brindille de belladone qui courent sur mon bras gauche.
Je ne suis pas homme à attribuer une signification à mes tatouages. Je ne construis pas un programme symbolique avant de passer sous l’aiguille. Une image m’attire, une envie me prend, je la choisis, elle trouve sa place sur la peau. Et l’histoire pourrait très bien s’arrêter là.
Pourtant, en écrivant ces lignes, la coïncidence m’amuse.
Dans l’imaginaire occidental, le serpent porte une charge symbolique très particulière. Depuis les récits bibliques jusqu’aux représentations populaires, il incarne volontiers la figure du diviseur, du tentateur, du diable. L’association est ancienne. Le serpent apparaît comme celui qui introduit une fracture dans l’existence humaine.
Et pourtant, ma situation concrète matérialise l’inverse. Alors même que ce symbole, dans l’inconscient collectif, renvoie à la division, le fait de le faire inscrire dans ma chair s’inscrit dans une même temporalité que dans un mouvement de rassemblement intérieur.
Le serpent se retrouve ainsi gravé dans un moment de la vie où il s’agit précisément de cesser d’être dispersé. La coïncidence n’a pas besoin d’être interprétée davantage. Elle a simplement quelque chose d’un peu drôle : pendant que je réfléchis à ce passage possible de la dispersion vers une forme d’unité intérieure, un serpent est tranquillement en train de prendre forme sur mon bras.
Juste comme une présence silencieuse.