
Je pensais sincèrement que la période de Carême allait ennuyer mes enfants.
La question qui les obsédait au départ était de savoir comment nous allions faire pour le brunch dominical. Comme nous avons la garde partagée avec mon ex-femme, je les ai une semaine sur deux, et donc un dimanche sur deux. Nous avons quelques traditions qui rythment notre vie de famille, dont ce fameux brunch.
Rien de bien luxueux, mais une préparation maison qui prend du temps. Une tresse, des pancakes, des fruits frais, des haricots blancs, du lard grillé, des œufs à la coque, des saucisses et du fromage d’Italie, du parmesan et de la compote de pomme. À cela s’ajoute le traditionnel sirop d’érable, quelques sauces piquantes et d’autres préparations en fonction de la saison. C’est un peu notre relâchement alimentaire de la semaine, et le moment ou nous invitons régulièrement des amis.
« Papa… ça veut dire qu’il n’y aura plus de viande ni de fromages ? » Non, il n’y a plus de viande ni de fromage. La viande a été remplacée par du tofu mariné et grillé. En plus de la tresse (sans beurre pendant Carême), nous faisons deux baguettes. Et nous avons remplacé le fromage par de l’avocat et du houmous (ou quelque chose qui y ressemble). Si je n’en prends plus, je leur ai laissé le sirop d’érable.
Non seulement cette nouvelle mouture est acceptée, mais l’alimentation de manière générale n’est pas un sujet en soi. Avec ce Carême, les enfants découvrent aussi un choix élargi d’épices et certains légumes que nous ne mangeons pas si souvent. Comme ils m’aident généralement en cuisine, ils apprennent aussi à cuisiner différemment. Et finalement, les deux me surprennent dans la manière qu’ils ont de développer leurs goûts.
Ma fille développe, comme moi, une passion pour le piment. Celle-ci s’est beaucoup accentué depuis le début de Carême. La dégustation de sauces pimentée et la dizaine de bouteilles ouvertes supplémentaire dans mon frigo n’y sont pas pour rien. Elle a commencé avec des sauces pimentées douces et, de fil en aiguille, s’est aventurée d’elle-même vers des sauces plus fortes. Ce week-end, elle m’a dit cette phrase improbable pour une enfant de son âge : « Papa, ta sauce au jolokia je n’aime pas trop. Mais ta sauce au Carolina Reaper, je la trouve bonne. »
Mon fils, quant à lui, qui ne jurait que par la guanciale et le parmesan, se découvre un goût prononcé pour certains légumes. Des recettes découvertes pendant Carême — de chou-fleur, de brocoli et de fenouil notamment — mises en assiette avec diverses sauces et houmous, l’ont convaincu qu’il aimait désormais les légumes.
Je pensais que retirer le sucre, le mauvaise graisses et de manière générale les aliments ultra-transformés allait générer de la frustration. J’avais tort.
Je pensais passer moins de temps en cuisine, et c’est effectivement le cas. Mais la bonne surprise, c’est que j’y passe aussi plus de temps avec les enfants, curieux d’apprendre de nouvelles choses. Et puis il faut le dire : le budget nourriture a drastiquement baissé, pour aujourd’hui être ridiculement bas. Je constate que je suis loin de ce que les tabelles annoncent pour une personne seule : 400 à 700 francs. Il est finalement assez facile de manger bien, suffisamment, et peu cher.
Lorsque j’ai parlé de cela à table, ma fille enthousiaste m’a interpellé : « Papa… et si on se faisait un défi qu’on appellerait “manger un mois à trois pour 350 francs pour la famille ca serait rigolo. On serait obligé de tout faire maison” ? » Mon fils a acquiescé.
Compliqué. Mais chiche ! Enfin… après Carême.