Journal de bord – Carême 2026 #29

Depuis quelques jours, je remarque un déplacement dans ma manière de penser.

Ma réflexion est plus lente. Les liens entre les idées apparaissent moins vite. L’esprit produit moins d’hypothèses, moins de constructions théoriques. En revanche, quelque chose d’autre se renforce : l’action. Je passe plus facilement du côté du faire. Je cuisine mieux, j’expérimente, je prépare, j’essaie plus, je fais des choses que j’avais laissé en suspend depuis mon emménagement. L’énergie semble se déplacer.

Une hypothèse commence à émerger : la théorisation entretient un lien étroit avec la consommation.

La sociétés de consommation stimule en permanence l’activité mentale : comparer, choisir, anticiper, commenter, juger, imaginer ce que l’on pourrait acheter, regarder, manger, expérimenter. Cette activité nourrit une forme de pensée rapide, associative, parfois très fertile intellectuellement, mais aussi très dépendante de flux constants de stimulation. Lorsque ces flux diminuent — moins de sucre, moins d’alcool, moins d’écrans, moins de sollicitations — une partie de cette activité mentale s’apaise. L’esprit produit moins de scénarios. Il s’active moins dans l’abstraction.

Mon attention se redéploie alors vers le concret : préparer un repas, sentir la satiété arriver, observer le corps, organiser la journée, faire les choses. Il me semble que c’est chez Le Breton que j’avais lu que la modernité favorise souvent une vie très cérébrale, où l’expérience du corps et du geste concret se trouve reléguée au second plan. Lorsque certaines médiations disparaissent, le rapport au monde peut redevenir plus direct, plus incarné.

Dans cette perspective, le ralentissement que je ressens ne correspond pas forcément à une perte de capacité intellectuelle. Il pourrait plutôt marquer un déplacement du centre de gravité de l’expérience : moins d’élaboration mentale permanente, davantage de présence dans l’action. La pensée ne disparaît pas. Elle change simplement de régime. Elle devient moins spéculative, et davantage enracinée dans ce qui se fait, ici et maintenant.

Ainsi, même si je le savais déjà, j’en prends conscience dans ma chair : le consumérisme ne façonne pas seulement nos habitudes d’achat. Il structure surtout la psyché et, avec elle, certaines manières de penser.

Dans un environnement saturé de produits, de choix, de recommandations et de stimulations permanentes, l’esprit est constamment sollicité pour comparer, projeter, évaluer, anticiper. La pensée devient rapide, associative, orientée vers la possibilité suivante. Elle circule d’une idée à l’autre comme on passe d’un produit à l’autre. Cette dynamique n’est pas neutre. Elle installe un certain régime mental : un esprit en mouvement permanent, nourri par la multiplication des options et par la promesse constante d’une expérience supplémentaire.

Depuis que ces flux diminuent dans mon quotidien, quelque chose change dans la structure même de mon attention. L’esprit ralentit. Les enchaînements d’idées deviennent moins nombreux. Mais en contrepartie, l’expérience se rapproche du geste, du corps, de l’action concrète. Autrement dit : si le consumérisme organise une pensée tournée vers la circulation infinie des possibles, la sobriété ouvre peut-être un autre régime de présence, moins spéculatif, mais plus incarné.

Cela m’emmène vers une seconde hypothèse, ou plutôt vers une conviction déjà ancienne et bien ancrée en moi, qui trouve ici un écho particulier : on ne pense jamais en dehors de soi. On pense toujours à partir de son corps.

La pensée est souvent perçue un pur mouvement de l’esprit, détaché de la matière. Pourtant, elle naît dans un organisme vivant, traversé par des rythmes, des sensations, des équilibres physiologiques. L’attention, la concentration, l’imagination, la vitesse des associations d’idées : tout cela dépend aussi de l’état du corps qui les porte.

Dans cette perspective, la transformation que je vis pendant ce Carême ne concerne pas seulement des habitudes alimentaires ou des pratiques quotidiennes. Elle modifie aussi les conditions corporelles dans lesquelles ma pensée se déploie. Moins de stimulants, une alimentation plus simple, un rythme différent : le corps change de régime, et la pensée change avec lui.

La modernité demeure, me semble-t-il, largement structurée par un héritage platonicien : l’idée selon laquelle la pensée relèverait d’un ordre supérieur, distinct du monde sensible. Dans cette perspective, l’esprit apparaît comme capable de s’extraire du corps pour accéder au domaine des idées.

Cet héritage a profondément marqué la culture occidentale. La pensée chrétienne elle-même s’est largement élaborée dans ce cadre philosophique, intégrant souvent cette distinction entre le domaine spirituel et le monde sensible. La séparation du corps et de l’âme. La réflexion théologique s’est alors volontiers déployée dans l’abstraction, privilégiant l’ordre des concepts, des doctrines et des vérités formulées. Or l’expérience de Carême me rappelle autre chose : la pensée n’existe jamais hors sol. Elle naît dans une situation vécue, dans un corps engagé dans le monde, traversé par des sensations, des rythmes, des besoins, des actions et des interactions.

L’abstraction fait partie de ma vie et de ma manière d’habiter le monde. C’est de façon symbolique, narrative et poétique (et absolument pas de manière littérale) que je lis les textes bibliques, en me demandant ce que la narration dit de moi et de ma propre existence. Je lis beaucoup de poésie et de roman, et cela nourrit bien plus ma réflexion que des essais, fussent-ils brillants. Mais ce que je découvre progressivement tient peut-être en une formule simple : changer son rapport au corps transforme aussi sa manière de penser, car c’est de la matière que tout commence.

Lorsque l’existence se simplifie, lorsque certains flux se tarissent, lorsque le corps retrouve un rythme plus sobre, la pensée elle-même se réorganise. Elle devient moins torrentielle, moins spéculative. Elle se rapproche de l’expérience immédiate.

Ainsi, quelque chose d’autre devient possible : une pensée qui ne flotte plus au-dessus de la vie, mais qui émerge de la vie elle-même.

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