
Cette question de pensée et de matière m’habite aujourd’hui.
En relisant ce que j’écrivais hier (mais que je n’ai publié que ce matin) sur les effets du Carême sur ma manière de penser, une chose m’apparaît avec plus de netteté : ma manière de comprendre l’existence s’inscrit (au moins en partie) dans une tradition philosophique profondément matérialiste.
En cela, je me distancie radicalement d’une vision dualiste de l’être humain, qui imprègne largement la culture occidentale. Cette manière de penser s’est construite au croisement de plusieurs héritages. Le platonisme, qui distingue le monde des idées du monde sensible, et certaines formes de pensée chrétienne qui ont repris cette séparation en valorisant l’âme, l’esprit ou le salut comme appartenant à un ordre supérieur à celui du corps.
Il en est résulté une manière d’habiter le monde où la pensée apparaît souvent comme quelque chose de plus noble que la matière, comme si l’esprit pouvait se tenir au-dessus du corps qui le porte. L’homme extérieur et l’homme intérieur de Luther… L’idée d’une nature pécheresse. Essentialisation dont je m’éloigne profondément.
Les idées ne sont pas séparées de la matière. Elles en sont l’une des expressions. Et par extension, pour moi, l’âme n’est pas autre chose que le corps, ni le corps autre chose que l’âme.
Mon expérience me rappelle constamment une chose : la pensée est une activité de la matière vivante. Un corps qui mange différemment ne pense pas de la même manière. Un corps fatigué ne raisonne pas comme un corps reposé. Un corps stimulé en permanence n’élabore pas les idées comme un corps qui évolue dans un environnement plus sobre. Autrement dit : les idées ne tombent pas du ciel. Rien ne tombe du ciel.
Elles émergent d’un organisme vivant, situé dans un environnement donné, traversé par des rythmes biologiques, des sensations, des relations, des contraintes matérielles. Ce même organisme s’inscrit dans une culture, elle-même née dans un endroit donné, avec son histoire, sa topographie, etc… La pensée est donc moins un détachement du monde qu’un effet du monde sur un corps vivant.
Cette perspective change beaucoup de choses. Elle déplace la question de la pensée : au lieu de chercher l’origine des idées dans un domaine abstrait, elle invite à regarder les conditions concrètes dans lesquelles elles apparaissent. Ce que je mange. Les rythmes auxquels je vis. Les flux qui traversent mes journées. Les environnements dans lesquels mon corps évolue. Mais aussi — et peut-être surtout, mais j’y reviendrai parce que cela me travaille — mes croyances. Tout cela participe à la formation de mes idées.
Je persiste : penser n’est jamais une activité pure. C’est une activité située, incarnée, matérielle.
Hier je me disais que les idées émergent de la vie. Je pense qu’il faut aller un peu plus loin encore : les idées ne se tiennent pas au-dessus de la vie. Elles se déploient à l’intérieur d’elle. Ainsi, je vois un double mouvement : les laisser émerger de la vie, mais aussi les y réinscrire.