Journal de bord – Carême 2026 #32

Depuis quelque temps, je cesse de me demander seulement à quoi je crois, et une autre question apparaît : pourquoi est-ce que je crois ce que je crois ?

Longtemps, je ne me suis pas réellement posé cette question. Mes croyances me semblaient aller de soi. Elles formaient une sorte de paysage intérieur dans lequel je me déplaçais naturellement. Elles étaient ce qu’elles étaient, et voilà. Mais, avec le temps, je me suis rendu compte que ces convictions avaient une histoire. Elles n’étaient pas tombées du ciel. Elles avaient poussé quelque part.

Comme toute plante, elles ont pris racine dans un certain sol.

Le premier sol est familial. J’ai grandi dans une famille très représentative de l’ascenseur social des années 1980. Ma mère est fille d’immigrés italiens. Mon père est immigré français. Tous deux ont construit une vie stable (jusqu’à leur séparation) et matériellement réussie. J’ai grandi dans un monde où l’on croyait profondément à la possibilité de se faire une place, de progresser, d’améliorer sa situation. La matrice de cela, c’était les diplômes. Il fallait avoir un diplôme. Mais, la vie n’était pas si simple… Je réalisais très vite qu’un diplôme ne faisait pas tout. Le sens qu’on avait injecté dans mon existence s’est étiolé au fil des années.

Cette histoire familiale a façonné mon regard. Elle m’a donné une certaine lucidité : derrière les récits de réussite se cachent souvent des conditions particulières, des opportunités, des hasards. Très tôt, j’ai senti qu’il existait un écart entre les discours sur le mérite et la réalité beaucoup plus complexe des trajectoires humaines. Face à un tel aléatoire, face au fait que certains n’ont pas ce qu’ils mériteraient et que d’autres ont ce qu’ils ne méritent pas, il fallait trouver une voie intérieure qui puisse faire sens pour moi.

Un autre sol a nourri mes croyances : les lectures. Des auteurs comme Albert Jacquard, Karl Marx ou Michel de Montaigne ont contribué à façonner ma manière de penser. D’autres ont suivi, parmi lesquels des penseurs anarchistes. Chez eux, j’ai découvert une certaine manière de regarder l’être humain : avec humilité, avec curiosité, avec une méfiance envers les hiérarchies trop rapides et les certitudes trop confortables.

Mais il y a aussi eu des expériences plus rugueuses.

Mon passage dans certains milieux évangéliques m’a confronté à des formes d’abus et d’incohérence qui ont profondément marqué mon regard. J’y ai vu des discours très forts sur l’amour, la vérité, la justice, mais j’y ai aussi vu des pratiques qui contredisaient parfois ces mêmes valeurs.

Cette découverte a provoqué une première fissure. Elle m’a fait comprendre que le problème n’était pas seulement l’injustice du monde. Le problème était aussi l’écart entre ce que les institutions disent et ce qu’elles vivent réellement. Longtemps, j’ai pensé que l’Église (quelle que soit son obédience) pourrait être une sorte de micro-société où l’enseignement de Jésus pourrait se matérialiser. Un lieu où ceux qui se réclament du Christ accepteraient de prendre au sérieux la radicalité de son message. Je pensais naïvement que cet espace serait capable de vivre autrement. Avec le temps, j’ai compris que ce n’était pas si simple.

Les institutions, même religieuses, doivent composer avec des équilibres, des stratégies, des contraintes matérielles et symboliques. Elles prennent des décisions qui ne sont de loin pas toujours évangéliques (alors même qu’elles prient pour recevoir l’assistance et l’inspiration divine), mais souvent stratégiques.

Ce constat aurait pu conduire au cynisme. Il a produit chez moi l’effet inverse.

Il m’a fait comprendre que l’enseignement attribué à Jésus (que je considère comme une figure plus que comme une personne au sens strict) n’est pas une simple déclaration de principe. C’est un chemin exigeant. Porter sa croix, dans ce langage symbolique, ne signifie pas proclamer des valeurs. Cela signifie tenter de vivre dans une cohérence difficile entre ce que l’on dit et ce que l’on fait. Cette cohérence demande une forme d’abnégation quotidienne, un travail discret : essayer d’aligner l’existence sur ce que l’on affirme.

Dans ce cheminement, une conviction s’est progressivement renforcée en moi : tous les êtres humains devraient être égaux en dignité et en droits.

Je ne crois pas cela parce que le monde serait juste. Au contraire. L’expérience quotidienne montre plutôt l’inverse. Je vois trop de personnes profondément humaines, généreuses, capables d’amour, rester invisibles ou méprisées. Trop de personnes reconnues, valorisées, installées dans des positions de pouvoir (dans les Églises comme dans la société), dont les valeurs et l’attrait du pouvoir me semblent parfois très discutables.

Ce décalage m’a conduit à remettre en question l’idée même de mérite. J’ai l’impression que cette notion sert souvent à justifier des positions déjà acquises plutôt qu’à décrire une réalité. Ma conviction dans l’égalité n’est donc pas la description d’un monde existant. Elle est une décision éthique face à ce monde. Elle repose sur un choix : décider de traiter chaque être humain comme porteur d’une dignité pleine, indépendamment de son statut, de sa réussite ou de sa reconnaissance sociale.

Je sais que cette attitude ne va pas toujours de soi. Il m’arrive moi-même de juger, de hiérarchiser, de me laisser influencer par les catégories sociales qui structurent mon environnement. Faire le mal que l’on ne veut pas faire et ne pas faire le bien que l’on aimerait… C’est sans doute pour cela que cette conviction ne ressemble pas à une vérité abstraite, mais à un travail permanent. Un travail qui consiste à résister, autant que possible, aux logiques spontanées de hiérarchisation. Je fais ici le lien avec la pensée lente et le refus de la pulsion : le long travail sur soi demande l’écoute de mes désirs et de mes pulsions pour réellement choisir de m’en détacher le cas échéant.

En relisant même brièvement mon parcours, je réaffirme que mes croyances ne sont pas simplement des idées qui sortent de nulle part, ou même que j’aurais juste choisies sur l’autel des idées. Elles sont le résultat d’un ensemble de rencontres, de lectures, de blessures, de déceptions et d’espérances. Elles ont poussé dans un certain sol. Elles sont vivantes.

Si nos rythmes de vie, nos environnements sociaux, nos manières d’habiter le monde se transformaient, il est possible que certaines de nos convictions évoluent elles aussi. Peut-être découvririons-nous d’autres manières de croire, d’autres manières de penser, d’autres manières de vivre ensemble. Ainsi, les croyances ressemblent effectivement moins à des certitudes figées qu’à des formes vivantes.

Comme toutes formes vivantes, certaines sont parasites… Certaines m’ont longtemps parasité. Probablement que certaines me parasitent encore… Davide m’avait parlé des idées parasites il y a quelques temps. Il est temps pour moi de plonger en moi et de reprendre sa grille de lecture.

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