Réflexions sur les caricatures religieuses

En préambule, je précise que je travaille comme aumônier au sein de l’Église réformée et que je réagis ici à partir de ma propre sensibilité et d’un regard situé. Les réflexions que je formule sur la Réforme et sur la théologie protestante n’ont donc rien d’une parole d’autorité. Elles reflètent simplement la compréhension que j’en ai construite au fil de mes lectures des réformateurs et des nombreuses discussions que j’ai pu avoir avec des amis ministres.


La couverture du dernier numéro du journal Réformés a suscité de vives réactions. Une caricature y représente Jésus rompant le pain tandis que les disciples se disputent sur la manière de nommer le bout : trognon croûpion, crotchon. Jésus tranche : « Alors, pour faire plus simple : ce pain ».

Comme le relève le quotidien 24 heures, la caricature signée Barrigue a donc rapidement généré une vague de réactions parmi des fidèles (des dizaines!) protestants vaudois, certains exprimant leur indignation face à ce qu’ils perçoivent comme une représentation irrespectueuse de la Cène. L’article rapporte que l’Église réformée vaudoise a reçu de nombreuses plaintes à ce sujet, ce qui a conduit le Conseil synodal à adresser une lettre officielle à la rédaction du journal.

Le Conseil synodal de l’Église évangélique réformée du canton de Vaud a réagi par un communiqué exprimant sa profonde exaspération. La caricature y est qualifiée de goût douteux sinon choquant, et la rédaction du journal est interpellée sur sa ligne éditoriale.

Je dois l’avouer : ce communiqué m’interroge bien davantage que le dessin. Car ce que révèle cette réaction dépasse largement une question de goût ou d’humour. Elle met au jour une tension plus profonde, qui traverse aujourd’hui le protestantisme : l’écart entre la théologie héritée de la Réforme et la manière dont la religion est effectivement vécue.

La Réforme protestante s’est construite contre la sacralisation des objets religieux. Les réformateurs ont contesté l’idée que certaines choses puissent être sacrées en elles-mêmes : reliques, images, objets liturgiques. Le pain de la Cène n’était plus une substance sacrée. Il redevenait du pain, signe d’un partage et d’une communion. Dans cette perspective, la caricature ne touche rien de sacré. Elle met simplement en scène un travers profondément humain : la tendance à se disputer sur des détails au point d’oublier l’essentiel.

Ce mécanisme est d’ailleurs familier aux récits évangéliques. Jésus lui-même renvoie régulièrement ses interlocuteurs de leurs querelles religieuses vers la simplicité d’un geste ou d’une relation. La caricature fonctionne exactement sur ce registre. Elle pointe l’absurdité de querelles linguistiques ou identitaires, ici les régionalismes romands autour du bout du pain, pour rappeler que le pain reste du pain, et qu’il est fait pour être partagé.

Cela n’enlève rien au fait que, pour beaucoup de croyantes et de croyants, la Cène demeure un sacrement important, parfois même indispensable. Mais ce sacrement se vit de multiples manières à travers le monde chrétien — avec différents gestes, différents aliments, différentes formes liturgiques. En Suisse, il se célèbre le plus souvent avec du pain, ce qui explique la boutade du dessin.

Pourquoi donc une telle indignation ?

La réponse se trouve peut-être dans un phénomène que j’observe dans les Églises protestantes contemporaines : une forme de re-sacralisation implicite des symboles. Sur le plan théologique, la Réforme a désacralisé les objets. Mais dans la pratique religieuse, les communautés et les individus continuent spontanément à produire du sacré religieux. Certaines scènes bibliques deviennent intouchables. Certains gestes liturgiques acquièrent une charge symbolique très forte. Certaines représentations suscitent des réactions affectives intenses.

Autrement dit, le protestantisme contemporain vit parfois avec une théologie désacralisée et une sensibilité religieuse qui recrée du sacré. C’est probablement ce que révèle cette polémique. Le dessin n’a rien d’une attaque contre la Cène, ni contre la figure de Dieu, ni contre les textes (et quand bien même…). Il montre simplement des humains qui se disputent sur des mots pendant que le pain attend d’être partagé.

Entre théologie réformée et religiosité vécue

Il n’y a pas si longtemps, alors que je discutais avec une personne membre de l’Église réformée, celle-ci me demandait si je célébrais la Cène à chaque rencontre que j’anime en EMS. Ma réponse a été négative. La réaction est venue immédiatement : « Un culte sans Cène n’est pas un vrai culte ».

Cette phrase m’a frappé par ce qu’elle révèle. Elle dit quelque chose d’un déplacement qui s’opère parfois dans le protestantisme contemporain. Car dans la tradition réformée classique, le centre de gravité de la foi n’est pas le culte. Et la centralité du culte n’a jamais été le sacrement en tant que tel. La Réforme a précisément déplacé l’attention vers la proclamation de la Parole, tandis que les sacrements étaient compris comme des signes qui accompagnent cette parole, et non comme des réalités sacrées en elles-mêmes. Il ne me semble pas avoir déjà lu sous la plume de Luther « Solus cultus » ou « sola sacramenta ».

Ce qui s’exprime dans cette remarque relève donc d’autre chose. Elle traduit une sensibilité religieuse qui tend à recharger certains gestes d’une valeur quasi constitutive, comme si le culte ne pouvait véritablement exister qu’autour de ce moment sacramentel. Autrement dit, on assiste à une forme de re-sacralisation implicite du rite.

Et c’est précisément là que le décalage apparaît. La théologie de la Réforme avait donc entrepris de désacraliser les objets, les lieux et les gestes religieux pour recentrer la foi sur la relation vivante : la foi, la grâce, l’écriture, Jésus, Dieu seuls. Mais dans la pratique, les communautés continuent pourtant à produire du sacré. Certains gestes deviennent intouchables, certaines scènes bibliques suscitent des réactions émotionnelles fortes, certaines représentations semblent franchir des limites invisibles.

La polémique autour de la caricature publiée dans Réformés s’inscrit pour moi dans ce phénomène. Elle révèle moins une attaque contre la Cène qu’une sensibilité religieuse qui tend à protéger certains symboles comme s’ils étaient (re)devenus, malgré la théologie protestante, des objets sacrés.

Ce qui rend l’affaire presque ironique, c’est que la caricature elle-même dénonçait justement les querelles secondaires. Des disciples qui se disputent sur le nom du croûton pendant que le pain attend d’être partagé. Et voilà que le dessin déclenche exactement le type de querelle qu’il mettait en scène : une querelle, bien secondaire si je m’attache à l’esprit de la Réforme telle que je le comprends.

Ce que j’en pense :

D’abord une précision : on dit le croutchon !

Ceci étant, même si ce que j’en pense n’est pas la question de fond, je vais me mouiller un peu : chaque fois qu’une polémique surgit autour d’une caricature liée au christianisme, une chose me traverse. Elle ne concerne pas tant l’image elle-même que la manière dont certains individus et certaines autorités ecclésiales choisissent d’y réagir.

Car ces réactions ne viennent pas seulement de croyants isolés. Elles sont parfois portées, comme ici, par des institutions religieuses qui disposent d’une réelle autorité symbolique, qui collaborent avec les pouvoirs publics et qui influencent des milliers de personnes. Dès lors, la question ne relève plus simplement de la sensibilité individuelle. Elle touche à la manière dont une Église assume — ou non — l’héritage spirituel et théologique dont elle se réclame.

Les évangiles montrent un Jésus qui déplace constamment le regard : du rite vers la relation, de l’objet vers le geste, de la règle vers la vie. La Réforme protestante a poursuivi ce mouvement en désacralisant les objets religieux pour recentrer la religion sur la parole partagée, la relation et la communauté.

Lorsque des autorités ecclésiales réagissent à une caricature comme si un objet sacré avait été profané, elles contribuent malgré elles à reconstruire précisément ce que la Réforme avait, me semble-t-il, tenté de déconstruire : une forme de sacralité attachée aux représentations elles-mêmes.

La question qui se pose alors n’est pas celle de la sensibilité des croyants. Elle concerne la cohérence d’un discours ecclésial qui se réclame de la Réforme tout en réintroduisant, dans la pratique, une logique sacrale qu’elle avait historiquement contestée.


En guise d’élargissement de la réflexion, voici une interview récente publiée par Charlie Hebdo autour de plusieurs polémiques suscitées par des dessins satiriques. Elle ne parle pas directement de cette affaire, mais elle éclaire d’une manière intéressante la question des sensibilités collectives face à la caricature, et la place que prennent certains tabous dans nos sociétés.

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