
Dans une discussion de ce jour, avec Davide, une idée est apparue qui m’a travaillé. Nous parlions de religion, d’imagination et de ces idées parasites qui colonisent parfois l’esprit. Il me disait que la religion, lorsqu’elle est sacralisée, finit par asservir l’imagination. Au lieu d’ouvrir des possibles, elle les referme. Elle fixe ce qui doit être pensé, ce qui doit être cru, ce qui doit être imaginé et même ce qui doit être vécu.
C’est là que nous avons parlé du monde imaginal décrit par Henry Corbin. Chez lui, l’imagination n’est pas une fabrique d’illusions. Elle est une faculté de perception symbolique du réel. Une manière d’habiter le monde à travers des images qui donnent du sens à l’expérience. Et la différence est là : une image peut nourrir l’imagination, ou la capturer. Une image vivante élève intérieurement. Elle ouvre un espace. Elle permet de sentir, de penser, de relier des expériences. Une image figée devient une icône : elle demande d’être répétée, respectée, protégée. Elle cesse d’être un chemin pour devenir une règle. Le parallèle est aussi explicite avec l’imago et l’icône chez Fançoise Bonardel.
Je pensais à quelque chose de très simple : notre brunch du dimanche avec les enfants. C’est devenu un rite dans notre vie de famille. Rien de sacré pourtant. Rien d’obligatoire. Si un jour il disparaît, il disparaît. Mais lorsqu’il arrive, il crée un moment particulier. Une tranquillité. Une présence. Une qualité de lien. Et Davide a eu cette phrase : le rite organise ce moment, il ne le structure pas.
Il a raison : ce qui lui donne du sens est ailleurs. C’est quelque chose qui se joue dans l’imagination du lien, dans la manière dont on habite ce moment ensemble. Le rite (le brunch) organise, mais il ne structure pas. La structure est ailleurs. Peut-être dans l’imagination justement. Et c’est là que se joue aussi la différence entre un geste vivant et une idée parasite.
Une pensée, une idée, une croyance, une religion, deviennent parasites lorsqu’elles transforment ce qui élève en obligation. Lorsqu’elles remplacent l’expérience par la règle. Lorsqu’elles imposent des images figées à la place d’images qui nourrissent. Lorsqu’elles imposent un sens.
Nous avons poursuivi la discussion et une autre idée s’est imposée : le sens des choses est profondément arbitraire. Rien, dans la structure du monde, n’impose que le brunch du dimanche ait une signification particulière. Rien n’oblige non plus à ce que certaines valeurs, certains gestes ou certains rites portent un sens intrinsèquement. Et pourtant, c’est ce sens arbitraire qui nous permet de tenir debout.
Les humains vivent dans des univers de significations qu’ils fabriquent eux-mêmes : des idées que les sociétés inventent pour rendre le monde habitable. (Il me semble qu’il y a un lien avec Cornelius Castoriadis à faire) Ces significations ne sont pas démontrables comme des équations. Elles ne sont pas inscrites dans la matière du monde. Mais elles permettent de vivre. À l’inverse, l’organisation relève souvent d’une logique plus froide. Elle obéit à des principes de calcul, d’efficacité, de reproduction.
L’organisation fonctionne presque comme une mathématique. Le sens, lui, relève de l’imagination. Et peut-être que les idées parasites apparaissent précisément lorsque ces deux dimensions se confondent : lorsque des systèmes d’organisation prétendent produire du sens, ou lorsque des significations vivantes se transforment en obligations mécaniques.
C’est peut-être cela que j’observe aussi en moi pendant ce Carême : certaines idées cessent d’être des sources de sens. Elles apparaissent plutôt comme des structures mentales qui continuent de tourner toutes seules. Comme des rites intérieurs devenus automatiques. Et peut-être que faire un peu de place dans sa vie — dans ses habitudes, dans ses flux, dans ses certitudes — me permet justement de voir apparaître ces mécanismes.
Alors je me suis posé une question simple : qu’est-ce qui structure réellement ma vie, et qu’est-ce qui l’organise seulement ? La différence m’apparaît plus clairement maintenant. Certaines choses organisent ma vie. Elles donnent une forme au temps, elles créent des repères, des habitudes, des rythmes. Le brunch du dimanche avec les enfants en fait partie. La cuisine. Certaines routines du quotidien. Le sport. Le travail aussi, dans une certaine mesure. Tout cela organise les journées, les semaines, les rencontres.
Mais si ces choses disparaissaient, je continuerais probablement à tenir debout. Elles donnent une forme à la vie. Elles ne sont pas ce qui la soutient en profondeur. Alors j’essaie de regarder ce qui, chez moi, relève de la structure. Ce qui me vient d’abord, ce sont les liens. Le lien avec mes enfants. Le lien avec mes amis. Cette manière que j’ai de chercher la rencontre, l’échange, la présence réelle entre les êtres. C’est probablement là que se joue quelque chose de fondamental pour moi.
Il y a aussi une forme de sensibilité au réel. Une attention aux choses simples : cuisiner, lire, écrire, écouter de la musique, marcher, partager un repas. Ces gestes ne sont pas seulement des activités. Ils sont des manières d’habiter le monde. Et puis il y a cette recherche intérieure qui ne m’a jamais vraiment quitté : comprendre ce qui me traverse, ce qui m’habite, ce qui donne du sens à mon existence. Elle a pris différentes formes au fil du temps — religieuse autrefois, philosophique aujourd’hui — mais l’élan est resté.
Peut-être que c’est cela qui structure réellement ma vie : une attention au lien, au sens et à l’expérience vécue. Tout le reste organise autour. Et en écrivant cela, je réalise aussi quelque chose : certaines idées que j’ai portées autrefois prétendaient structurer ma vie, alors qu’elles ne faisaient en réalité qu’organiser ma manière de penser.
C’est là, je crois, que naissent les idées parasites. Lorsqu’un système d’idées se présente comme une structure existentielle, alors qu’il n’est qu’un cadre organisationnel posé sur l’expérience. On croit alors que la vie tient grâce à lui. Alors qu’en réalité, ce qui nous tient debout est souvent beaucoup plus simple. Beaucoup plus fragile aussi. Le lien. La présence. Et cette faculté étrange que nous avons d’inventer du sens pour habiter le monde.
Carême me permet de trier. De trier ce qui organise, et ce qui structure. Et de réaliser que l’organisation a pour but d’être au service de ce qui structure.