
Il y a quelque chose qui s’est éclairé pour moi en repensant à une intervention de Albert Jacquard que j’ai retrouvé.
Il explique que, dans l’enfance, le cerveau met en place une quantité vertigineuse de connexions. Les chiffres sont hors de portée de notre imagination, mais au-delà de la précision, l’idée essentielle est ailleurs : ces connexions ne se font pas dans le vide. Elles se tissent dans la relation. Dans les paroles adressées. Dans les regards posés. Dans les interactions les plus banales.
Lorsque je parle à un enfant, dit-il en substance, il construit des connexions qu’il n’aurait pas construites sans cette parole. Autrement dit, la relation ne vient pas après la construction de l’individu. Elle en est la matière même. Ce que l’on dit, ce que l’on répète, ce que l’on laisse passer, ce que l’on souligne — tout cela s’imprime, s’organise, se cristallise et finit par engendrer une structure intérieure.
Et ce que Jacquard formule avec simplicité prend, quand je le mets en regard de mon propre parcours, une densité particulière. On me disait que j’étais intelligent. Les résultats suivaient. Les notes aussi. Sauf quelques exceptions. Mais ces exceptions avaient un statut particulier. Les bonnes notes ne faisaient pas événement. Elles confirmaient un ordre attendu. Elles validaient une étiquette déjà posée. Il n’y avait rien à dire, rien à célébrer. C’était normal. En revanche, les mauvaises notes ouvraient un gouffre. Elles venaient rompre l’image. Elles devenaient visibles, problématiques, presque inadmissibles. Avec le temps, un mécanisme s’est installé. Je ne pouvais pas vraiment réussir, puisque la réussite était le minimum attendu. Mais je pouvais échouer. Et cet échec, lui, comptait. Il prenait toute la place.
Puis est venue la question du diplôme. Le point final. Le sceau. La validation ultime. Et là, tout s’est reconfiguré. Les compétences développées, les apprentissages, les capacités réelles… tout cela s’est retrouvé absorbé par une lecture unique : l’absence de diplôme. Le récit s’est refermé. Je n’étais plus celui qui avait appris, construit, avancé. Je devenais celui qui n’avait pas réussi à aller au bout. Une identité s’est formée, lentement, à la jonction de ces expériences répétées.
Et en repensant à Jacquard, quelque chose apparaît avec netteté : cette identité ne s’est pas construite seule. Elle s’est tissée dans un réseau de paroles, d’attentes, de silences aussi. Il dit : si l’on répète à un enfant, jour après jour, qu’il est laid, cette parole ne reste pas extérieure. Elle s’imprime. Elle s’intériorise. Elle finit par structurer la manière dont l’enfant se perçoit. Progressivement, quelque chose se met en place. L’enfant ne se contente plus d’entendre qu’il est laid, il commence à se vivre comme tel. Et cela se traduit dans son corps : dans les expressions, dans les postures, dans les attitudes. Il peut faire des grimaces, éviter les regards, se tenir d’une certaine manière. Non pas parce qu’il “est” laid, mais parce qu’il habite cette image qui lui a été renvoyée.
La parole devient performative. Elle ne décrit pas, elle produit. Je réalise, que toute ma vie l’on m’a dit que j’étais en échec. En échec parce que je n’ai pas suivi le plan estudiantin tant espéré dans ma famille. En échec parce qu’après une année d’immobilisation et de rééducation je n’ai pas pu reprendre le volleyball au même niveau. En échec parce que je ne réponds pas aux attentes de tel ou tel groupe…
Jacquard prolonge ce raisonnement avec l’intelligence : dire à quelqu’un qu’il est bête, de manière répétée, finit par générer des comportements qui vont dans ce sens. La personne doute, hésite, n’ose plus, se trompe davantage… et vient ainsi confirmer ce qui lui a été assigné. Ce qui est frappant dans cet exemple, c’est qu’il ne repose pas sur une essence préalable, mais sur un processus. L’enfant ne devient pas ce qu’il “est”. Il devient ce qu’il apprend à être, dans le regard et les paroles qui l’entourent.
Ce qui vaut pour un enfant vaut pour chacun de nous, à des degrés différents. Nous nous construisons dans des environnements symboliques. Dans des systèmes de reconnaissance. Dans des récits qui nous précèdent et qui nous traversent.
Ainsi, il y a une conséquence difficile à esquiver. Nous participons à la construction des autres. Par ce que nous disons. Par ce que nous répétons. Par ce que nous valorisons ou ignorons. Et réciproquement, les autres participent à la nôtre. Cela ne se joue pas dans les grandes phrases et les grands principes énuméré, les moments solennels ou les décisions éducatives. Cela se joue dans les micro-interactions, dans les habitudes de langage, dans les réflexes. Dans ce qui se répète.
Dire à quelqu’un qu’il est toujours comme ceci, jamais comme cela. Réduire une personne à un trait. Conditionner la reconnaissance à un résultat. Tout cela construit. Et cela engage. Il y a là une forme de responsabilité diffuse, partagée, permanente. Une responsabilité relationnelle. Elle ne se décrète pas. Elle se vit, souvent sans en avoir pleinement conscience.
Reste alors une question, qui devient presque incontournable lorsque l’on prend la mesure de ces mécanismes. Quand une image de soi s’est construite ainsi — par accumulation, par répétition, par validation implicite — comment la déplacer à l’âge adulte ? Comment desserrer ce qui s’est installé sans bruit ? Comment redonner du poids à ce qui a été vécu mais jamais reconnu ? Comment sortir d’une identité reçue, intériorisée, parfois figée, pour retrouver un mouvement, une capacité à se définir autrement ?
Il ne s’agit pas de faire table rase. Ni de nier ce qui a été. Mais d’ouvrir un espace où autre chose peut advenir. Un espace où l’on ne se contente plus de rejouer ce qui a été dit de nous. Un espace où l’on peut, peut-être, commencer à dire depuis soi.
En tout cas pas avec une bière et des grignotages, ni par des achats compulsifs et du scroll. Il est temps de trouver des stratégies plus plus conscientes, plus ajustées, qui ne cherchent plus à compenser mais à transformer. Revenir sur ces mécanismes, identifier ce qui s’est construit, déplacer les repères hérités, apprendre à se définir autrement que par un verdict ou une attente.
Je commence à comprendre la structure. Il faut changer l’organisation…