
Ma carence d’estime, je l’ai longtemps compensée à travers deux choses : certaines figures et la musique.
Il y a eu des figures auxquelles je me suis attaché. Des personnages qui ont tenu lieu, pendant un temps, de modèles intérieurs. Le plus marquant a probablement été Rocky Balboa. J’ai vu les films de la saga de nombreuses fois (et je les regarde encore de temps en temps). Ce n’était pas seulement un divertissement. Il y avait dans ce personnage quelque chose qui résonnait profondément en moi. Rocky encaisse, tombe, se relève, encaisse encore, et continue d’avancer. Il ne gagne pas toujours. Mais il tient. C’est cette posture-là qui m’a habité pendant longtemps : la posture du combat.
Dans un monde où je me percevais souvent comme fragile ou insuffisant, cette figure offrait une manière de tenir debout. Elle donnait une forme à une énergie intérieure : celle de continuer malgré tout. Se battre pour avancer, pour ne pas rester au sol, pour prouver — peut-être d’abord à soi-même — que l’on peut traverser les coups.
Avec le temps et a posteriori, je comprends aussi les limites de cette posture. La logique du combat est puissante pour survivre, pour résister, pour se relever lorsque la vie frappe fort. Mais elle peut aussi devenir un mode d’existence permanent. On finit par vivre comme si tout était une arène, comme si chaque situation demandait de serrer les dents et de continuer à boxer. Cette posture m’a aidé à traverser certaines périodes. Elle m’a donné de la force lorsque je n’en trouvais pas ailleurs. Mais elle a aussi entretenu une manière de se tenir face au monde où l’on doit constamment prouver, lutter, encaisser. Une manière de vivre qui maintient le corps et l’esprit dans une tension permanente.
Et puis, à un moment, la posture du combat n’a plus suffi. En fait, garder cette posture, c’est faire le jeu de l’opposition. On peut tenir longtemps en serrant les dents, en avançant à coups de volonté, mais cela ne répond pas à tous les besoins de l’être humain. Et puis, cela ne permet pas aux vis-à-vis d’accepter ce que l’on est. Il arrive un moment où l’on cherche autre chose que la résistance : on cherche du réconfort, de la douceur, un lieu où déposer l’armure.
C’est à ce moment-là que je me suis naturellement raccroché au souvenir de ma grand-mère. Sa présence, sa manière d’être, la chaleur qu’elle dégageait ont longtemps constitué pour moi une sorte d’abri intérieur. Certaines personnes laissent derrière elles ce type de trace : une manière d’habiter la relation qui continue d’exister en nous longtemps après leur disparition. Je pense que c’est la seule personne qui m’a littéralement toujours accueilli tel que j’étais, sans remises en questions incessantes.
Et par extension, une autre figure m’a beaucoup touché : celle de Maïté. Pour beaucoup, elle représentait simplement une cuisinière de télévision haute en couleur. Pour moi, il y avait chez cette personne quelque chose de profondément maternel. Une manière d’accueillir, de parler, de cuisiner, de partager, qui évoquait la générosité et la chaleur des cuisines familiales. Une présence qui ne juge pas, qui nourrit, qui rassemble autour d’une table.
Avec le recul, cela éclaire probablement certaines choses dans mon propre parcours. Mon goût prononcé pour la cuisine, le plaisir que je prends à préparer des repas, à accueillir, à nourrir mes enfants et mes amis ne relèvent pas seulement d’un loisir. Il y a là une manière de prolonger cette douceur. Une manière de créer autour de moi des espaces de chaleur et de partage. Là où certaines figures m’avaient appris à encaisser et à tenir, ces présences-là m’ont appris autre chose : la possibilité de prendre soin, d’offrir, de nourrir. Comme si, après avoir longtemps appris à survivre dans le combat, une autre part de moi avait commencé à chercher — et à construire — des lieux de tendresse.
Et puis il y a eu la musique.
Elle a joué un rôle différent. Là où certaines figures proposaient un modèle de résistance ou de tendresse, la musique ouvrait un espace intérieur. Le métal/hardcore en particulier. Beaucoup de gens ne voient encore dans cette musique que le bruit, la violence ou de la provocation. Pour moi, elle a longtemps été autre chose. Une forme d’intensité émotionnelle. Une manière d’exprimer la rage, la douleur, la frustration, mais aussi l’énergie de vivre. Tant lorsque je l’écoutais que lorsque j’en jouais.
Certains textes de chansons m’ont beaucoup porté en leur temps. A titre d’exemple, en quittant les milieux évangélique, je me suis longtemps identifié à la chanson « I will be heard » de Hatbreed :
Now is the time for me to rise to my feet. Wipe your spit from my face, wipe these tears from my eyes. I’ve got to take my life back. One chance to make it right. I’ve gotta have my voice be heard. And bring meaning to this life
Mais, cela ne restent que des béquilles.
Avec le recul, je comprends aujourd’hui que ces figures et ces musiques n’étaient pas des illusions. Elles ont rempli une fonction réelle dans ma vie. Elles ont tenu lieu d’appuis à un moment où certaines parties de moi étaient encore fragiles ou inachevées. Elles m’ont permis de tenir lorsque l’équilibre intérieur n’était pas encore là. Une béquille n’a rien de honteux. Elle accompagne un corps blessé pendant le temps nécessaire pour qu’il retrouve sa stabilité. Mais une béquille n’est pas faite pour durer éternellement. Et même si je reste aujourd’hui toujours attaché à tout cela, à un moment, le travail consiste à transférer ce qui était extérieur vers l’intérieur.
Je commence à comprendre que Rocky, ma grand-mère, Maïté ou certaines chansons n’étaient pas seulement des refuges. Ils ont aussi façonné quelque chose en moi. La capacité de tenir, de se relever, de continuer malgré les coups. Mais aussi la capacité d’accueillir, de nourrir, de créer autour de moi des espaces où l’on peut simplement être ensemble. Le travail n’est donc plus de chercher de nouvelles figures auxquelles m’accrocher. Il consiste plutôt à reconnaître que ces forces existent désormais en moi. Elles font partie de mon histoire et de ma manière d’habiter le monde.
Le Carême agit un peu comme un révélateur de cela. En retirant certaines habitudes, certaines distractions, certains anesthésiants du quotidien, il laisse apparaître plus clairement ce qui structure l’intérieur. Derrière le besoin de reconnaissance, je vois mieux aujourd’hui cette estime fragile. Mais je vois aussi les ressources qui ont grandi malgré tout. Peut-être que le chemin consiste simplement à apprendre à vivre sans armure permanente. Continuer à agir, à écrire, à accompagner, à cuisiner, non plus pour prouver quelque chose, mais pour prolonger ce qui me met en mouvement.
L’estime de soi ne se construit pas d’un seul coup. Elle se tisse lentement, à travers des gestes ordinaires, des relations, des actes qui correspondent à ce que l’on est. À force de les répéter, quelque chose finit par se déposer à l’intérieur : une forme de confiance tranquille. Suffisamment solide pour tenir debout sans avoir besoin de se battre en permanence.