
L’ambition individuelle est une passion enfantine. – Charles de Gaulle
La phrase m’est restée. Comme quelque chose qui accroche, qui dérange un peu. Elle s’impose, en fond. Je vais dans le même sens, et j’ai eu envie de comprendre pourquoi. Je l’ai laissée travailler, simplement pour voir ce qu’elle produit quand je la tiens.
Elle a commencé à déplacer des choses. Des évidences, surtout. Des mots que j’utilise sans y penser : ambition, projet, évolution. Des mots valorisés presque automatiquement, sans être interrogés. Et puis cette phrase vient casser le rythme. Elle tranche.
Enfantine.
Le mot est presque brutal. Mais plutôt que de l’atténuer, je fais l’inverse. Je la prends au sérieux. Jusqu’au bout.
« Ambition » et « enfantine »
Ce que j’appelle “ambition”, au fond, tient ici en peu de choses : réussir, se distinguer, être reconnu, avancer, progresser, évoluer. Mettre sa vie en mouvement, oui, mais dans une direction précise : celle où quelque chose devient visible, mesurable, identifiable en termes de succès.
On parle d’objectifs, de trajectoires, de développement. On valorise celles et ceux qui “vont quelque part”, qui construisent, qui avancent, qui s’élèvent. Il suffit d’observer les critères de réussite dans un monde structuré par des logiques capitalistes pour s’en rendre compte : l’argent, la réussite visible, la reconnaissance fondée sur la distinction individuelle. Les récits dominants sont ceux de parcours présentés comme exemplaires, où la réussite financière viendrait récompenser l’acharnement et le travail, comme si tout se jouait là.
C’est partout. L’ambition devient une évidence.
Même là où le mot devrait rester absent, elle s’installe, plus discrète, mais bien présente. On parle d’engagement, de responsabilité, d’appel. Pourtant, le mouvement reste le même : être reconnu, prendre une place, aller plus loin. Même dans des espaces traversés par d’autres intentions. Et ici, mon regard devient critique : en Église aussi, des trajectoires apparaissent, des formes de reconnaissance s’installent, des manières d’exister davantage prennent forme.
Dire que cette ambition est “enfantine” éclaire une structure plus profonde : un besoin d’être vu, un désir de reconnaissance, une manière de se tenir au monde centrée sur soi. Comme l’enfant qui cherche le regard pour se situer, pour se sentir exister, l’ambition individuelle s’ancre dans une validation extérieure. Elle fonctionne par retour, par signe, par confirmation. On tient par le regard des autres. On existe à travers ce qui nous est renvoyé. Le mot prend alors toute sa portée : il désigne une logique de dépendance. L’ambition ne construit pas une assise. Elle cherche un miroir.
De l’anarchisme…
“Tant que notre triomphe ne sera pas en même temps celui de tous, ayons la chance de ne jamais réussir !” – Élisée Reclus
À partir de là, quelque chose bascule. Le problème se déplace : il ne s’agit plus d’orienter l’ambition, mais de sortir de la logique qui la produit. Notre époque porte une injonction diffuse mais constante : réussir. Réussir consiste alors à entrer dans une compétition, à se hisser au-dessus, à gagner une place. Et si on a pas une Rolex à 50 ans, c’est qu’on a raté sa vie…
Certain·e·s prennent une autre direction. Ils refusent de gravir les échelons, refusent les règles du jeu, refusent les formes de pouvoir et de distinction qui accompagnent cette montée. Dans la tradition anarchiste apparaît alors le refus de parvenir, présent chez Michel Bakounine ou Élisée Reclus, et toujours vivant aujourd’hui.
Parvenir, dans ce cadre, signifie entrer dans une échelle. Une échelle organise des places, produit des écarts, installe une hiérarchie. Parvenir revient à se situer dans cet ordre, à y trouver une position, à y monter. Le refus de parvenir tient une ligne claire : aucune transformation de ce que l’on est et de ce que l’on fait en levier d’ascension. Une position assumée. Je ne refuse pas par incapacité. Je refuse le jeu lui-même. Je refuse de me soumettre et de me conformer aux attentes sociales de réussite.
… à l’Évangile
Ce refus de parvenir trouve un écho direct dans une autre manière d’habiter le monde, que je reconnais dans l’Évangile. Une manière de se tenir en relation.
Aimer son prochain comme soi-même pose une égalité de dignité, une attention aux besoins, une existence qui passe par le lien et par un accueil radical. Le mouvement change : tenir ensemble prend la place de se hisser. Parvenir introduit alors une tension claire. Il installe une mise à part, crée de l’écart, produit de la distance. L’Évangile ramène au contraire à l’horizontalité, à une présence qui fait place.
Dans ce cadre, l’ambition perd sa cohérence. Elle repose sur une logique étrangère à ce qui se joue ici : une vie qui se déploie avec les autres. L’enjeu devient clair : garder ce que l’on est et ce que l’on fait hors de toute dynamique d’élévation personnelle, et inscrire sa vie dans la rencontre, le partage, le soutien.
Pour une ecclésiologie sans ambition
Le décalage apparaît alors nettement. Dans un espace traversé par le service, le lien et l’égalité de dignité, l’ambition réapparaît sous des formes atténuées mais bien réelles. Elle prend les traits de l’engagement, de la responsabilité, de l’appel. Le mouvement reste identifiable : être reconnu, prendre une place, avancer dans une structure.
Une logique s’installe progressivement : trajectoire, progression, visibilité. Une logique de carrière, déplacée dans un espace censé fonctionner autrement.
Deux dynamiques coexistent alors. D’un côté, un imaginaire du service, de l’accueil, du lien. De l’autre, des mécanismes de distinction et de reconnaissance différenciée. L’ambition agit ici comme un déplacement du centre : l’engagement devient positionnement.
Penser une ecclésiologie sans ambition revient à tenir une ligne exigeante : un espace où l’action ne sert pas à s’élever, mais à rendre possible pour d’autres. Le collectif prend le pas sur la trajectoire. L’attention se porte sur les besoins de tous, loin devant toute dynamique individuelle d’élévation.
Réétudier la notion d’élection
Une notion demande alors à être revisitée : l’élection. Elle a souvent été comprise comme distinction, mise à part, privilège. Être élu devenait synonyme de désignation particulière, parfois même de légitimation.
Une autre lecture s’impose.
L’élection désigne une responsabilité. Elle situe au service. Elle engage une disponibilité, ouvre une tâche, oriente vers les autres. Là où l’ambition sert le soi, l’élection ouvre un déplacement. Une responsabilité se creuse au cœur du commun. On ne devient pas quelqu’un. On répond. Il faut arrêter de considérer l’élection comme une promotion, et cela est valable tant théologiquement que politiquement.
Que reste-t-il ?
La question surgit : que reste-t-il lorsque l’ambition disparaît ?
L’engagement reste, inscrit dans la durée. La présence reste, simple, sans transformation en levier. La fidélité reste, comme continuité. Le lien reste, comme lieu premier. Un déplacement s’opère. L’élan demeure, libéré de toute logique de montée.
Il reste tout. Sauf le besoin de monter.
Refuser de parvenir, c’est vivre sans faire de sa vie un moyen de prendre place. C’est garder ce que l’on est et ce que l’on fait hors de toute trajectoire à valoriser. Je ne cherche pas à m’élever ni à devenir quelqu’un. Je cherche à tenir avec, à hauteur d’humain.
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