Journal de Bord – Carême 2026 #42

Toutes les opinions ne se valent donc pas.

C’est vrai. J’avais tendance à donner une valeur aux opinions ou aux remarques à mon endroit en fonction de mauvais critères. J’en prends très nettement conscience aujourd’hui. La position hiérarchique d’une personne, son poids dans un milieu donné, son parcours parfois, sa visibilité aussi peut-être.

Le traversée de Carême a opéré un déplacement. Il a simplifié mon regard. Il a déplacé le centre de gravité. Ce que j’observe désormais, ce sont les effets concrets d’une vie. Ce qu’une personne fait exister autour d’elle. La qualité de présence qu’elle déploie. La manière dont elle entre en relation, dont elle traverse les tensions, dont elle accueille ou écrase. Les fruits, au sens le plus simple : ce qui pousse à partir d’elle. Car c’est à partir des fruits qu’il produit que l’on reconnaît un arbre.

Et à ce niveau-là, les hiérarchies habituelles se défont. Certaines paroles très visibles sonnent creux quand je les confronte à ce qu’elles produisent réellement. À l’inverse, des voix discrètes, presque en retrait, portent une densité, une justesse, une fécondité que je n’avais pas suffisamment reconnues jusqu’ici. Je réalise que je me suis laissé orienter par des formes d’autorité qui ne reposaient pas sur la vie, mais sur leur capacité à s’imposer. Aujourd’hui, quelque chose se réajuste. Je ne cherche plus à savoir qui parle, mais ce que cela fait naître. Je regarde ce que cela ouvre, ce que cela permet, ce que cela met en mouvement.

Cela implique de différencier les niveaux d’écoute. Pour tout ce qui organise, que cela touche au niveau associatif ou au niveau professionnel, j’écoute les personnes en place, celles qui portent une responsabilité, un pouvoir de décision, parce que cela a des effets concrets sur le cadre dans lequel j’évolue. Pour ce qui structure mon estime de moi en revanche, j’écoute désormais celles et ceux dont la parole s’enracine dans quelque chose de vivant. Des personnes dont je reconnais la manière d’être, la qualité de lien, la cohérence entre ce qu’elles disent et ce qu’elles incarnent. Des personnes chez qui je vois des fruits que je peux recevoir sans me tordre, sans me réduire.

Le déplacement est là. Je ne confonds plus autorité fonctionnelle et autorité existentielle. L’une organise, l’autre construit. Et je choisis plus attentivement à quel endroit je laisse une parole m’atteindre. Cela ne fait pas longtemps… et pourtant cela change déjà tout.

Et puis, rétrospectivement, si je porte attention aux figures importantes qui jalonnent mon parcours, il ne s’agit en grande majorité que de figures discrètes, rarement à des places stratégiques ou hiérarchiques. Des personnes peu ou pas visibles, parfois même en marge, mais dont la présence a laissé une trace nette. Ce ne sont pas celles qui occupaient l’espace, mais celles qui habitaient la relation. Celles dont une parole, un geste, une manière d’être ont compté dans la durée. Pas parce qu’elles avaient du poids dans un système, mais parce qu’elles portaient quelque chose de juste, de stable, de vivant.

En y regardant de près, ce sont elles qui ont vraiment façonné quelque chose en moi, par leur fruit. Cette grille de lecture était donc déjà là en filigrane.

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