
Cette semaine, on m’a dit qu’on me verrait bien siéger dans une instance politique de l’Eglise.
Et ces derniers mois, plusieurs personnes se sont approchées de moi pour me dire qu’elles me verraient bien à certaines places. Conseil synodal, conseil de paroisse, synode. Des espaces où ça décide, où ça oriente, où ça tranche. Je les ai écoutées. Et quelque chose en moi est resté parfaitement stable. Aucune attraction en soi pour ces postes. Mais, ces suggestions, on me les a faites à des moments ou mon estime de moi était au plus bas, et ma recherche de reconnaissance à son paroxysme. J’aurais pu tomber dans le piège de répondre par la positive pour de mauvaises raisons.
Je l’ai dit, toutes les opinions à mon endroit ne se valent pas. Ou tout du moins, elles ne se valent plus dans mon esprit. Cette prise de conscience continue de produire des effets très concrets. Parce que ce que j’entends dans ces propositions aurait donc pu, à un autre moment, nourrir quelque chose. Une forme de reconnaissance. Une validation. L’idée que ma place serait “plus haut”, plus visible, plus influente. Aujourd’hui, ça ne prend plus. Parce que ce moteur n’est plus alimenté.
J’ai exercé deux mandats de conseiller général, dont un écourté. Je ne m’y suis jamais senti à l’aise. Je vois très bien ce qu’est l’exercice de la politique, et cela ne m’attire pas, ce pour plusieurs raisons.
Ce qui m’intéresse, ce sont les lieux où quelque chose se passe réellement. Les endroits où la parole circule sans filtre, où les visages ne sont pas dilués dans des fonctions, où le lien se tisse sans médiation lourde. Le terrain, comme on dit. J’y suis bien. Mieux que bien, même. Je m’y sens ajusté. Et cette justesse-là ne me donne aucune envie de la troquer contre une place où l’action passe par des couches successives de discussions, de procédures, de compromis.
Aujourd’hui, on m’a répondu quelque chose d’assez classique : “c’est justement parce que ces places ne t’intéressent pas que l’on t’y voit bien”. J’entends l’idée. Elle repose sur une intuition assez simple : quelqu’un qui ne court pas après le pouvoir aurait moins de chances d’en abuser. Cette intuition existe depuis longtemps. Elle a même une certaine tenue. Mais dans ce cas précis, elle rate quelque chose d’important. Elle suppose que ces places restent centrales. Qu’il faudrait simplement y mettre les “bonnes” personnes. Elle ne questionne pas le cadre lui-même. Elle ne se demande pas si c’est là que ça se joue.
Et puis, l’interpellation prend racine dans un contexte ou il est difficile de trouver du monde. Quelle est la part de reconnaissance extérieur, ou de désespoir dans cette proposition?
Ce que je constate dans ma pratique quotidienne, c’est que les transformations les plus profondes ne passent pas forcément par ces espaces-là. Elles se jouent aussi ailleurs. Dans une rencontre, dans une parole ajustée, dans une présence qui tient. Dans des choses minuscules en apparence, mais qui déplacent réellement quelqu’un. Ce type de mouvement ne se décrète pas. Il ne se vote pas. Il ne s’organise pas à distance. Et le lieu ou il se joue reste tout aussi central.
Je sais aussi que ces espaces de pouvoir ne sont pas neutres. Ils façonnent celles et ceux qui y entrent, d’une manière ou d’une autre. Ils imposent un rythme, un langage, une manière de penser les situations. Il faut apprendre à composer, à négocier, à tenir des lignes dans la durée. Ce sont des compétences. Elles ont leur valeur. Mais elles orientent aussi l’action dans un sens bien particulier. Et ce sens ne correspond pas à ce que je cherche à vivre et à déployer.
Alors oui, je n’ai pas d’ambition au sens classique. Les places de pouvoir ou dans la hiérarchie ne m’attirent pas. Lorsqu’il était question de prétendre au poste de mon chef actuel, la question ne s’est même pas posée : je ne troquerais pas le terrain pour de la bureaucratie, quant bien même il s’agirait d’une promotion. Mais ce refus ne relève pas simplement d’une posture morale. Il s’enracine dans une expérience. Dans ce que je vois, jour après jour, de ce qui transforme réellement les gens. Et dans ce que je perçois aussi des limites structurelles de ces espaces décisionnels.
Il y a quelques mois encore, je laissais ces propositions me travailler. Aujourd’hui, elles glissent complètement. Parce que je ne cherche plus à occuper une place. Je cherche à habiter celle qui est déjà la mienne.