
Hier soir, j’ai craqué.
Je n’ai pas transgressé les règles alimentaires du Carême sur le contenu de ce que j’ai mangé. Là-dessus, le cadre tient. Par contre, j’ai basculé dans la compulsion. Une fin de journée de plus avec un trop-plein émotionnel, sans aucun tampon pour absorber. Pas de café réconfortant. Pas de stout. Pas de dessert sucré. Rien pour amortir.
Après le travail je suis rentré, j’ai fait le souper et le ménage. J’ai accueilli et couché les enfants. J’ai fait un téléphone. Je me suis mis au lit. Et au moment de m’endormir, j’ai réalisé que j’avais oublié de préparer leur collation du matin pour le lendemain.
Je me suis relevé. Je leur ai fait des barres maison. Un en-cas simple. Dans des moules rectangulaires en silicone, j’ai superposé trois couches : des dates aplaties au fond, un mélange de beurre de cacahuète, poudre d’amande, graines de chia et flocons d’avoine, puis une fine couche de chocolat fondu qui fige au frigo. L’avantage, c’est que je peux aussi m’en faire pour moi en adaptant, avec du chocolat 99% sans sucre et un peu de fleur de sel.
Et puis, en rangeant les barres dans le frigo, toute ma journée est remontée. Les frustrations, les discussions, l’intensité des rencontres avec mes patients, l’organisation des jours à venir qui me stress, le fait de ne pas avoir de plage de repos pour process tout ce qui se passe intérieurement, des énervements et des tensions au travail… j’ai mangé les restes du souper. De manière compulsive. Sans faim. Avec simplement cette charge accumulée de ma journée et le stress anticipé des jours et des semaines à venir qui cherchaient à sortir quelque part. J’ai littéralement tout mangé. Sans aucune retenue.
Ce moment-là, pris tel quel, devient un point d’appui. Il montre une mécanique très concrète. La fatigue, la saturation, la responsabilité qui s’enchaîne, la charge mentale, puis une petite faille — l’oubli — qui remet en mouvement. Je répare, je fais, je tiens. Et une fois que tout est fait, que plus rien ne tient debout à l’extérieur, quelque chose lâche à l’intérieur. Et le geste arrive.
À partir de là, le travail change de nature. Il ne s’agit plus de renforcer le cadre alimentaire. Il tient déjà, et l’écart de ce soir me le confirme : je n’ai pas transigé. Ce qui se joue se situe ailleurs, dans cet espace très précis entre la montée de tension et le passage à l’acte. C’est là que se trouve la suite. Mieux observer ces séquences, repérer leur rythme, comprendre comment la journée s’accumule et à quel moment elle cherche une sortie.
Ce type d’épisode devient alors une matière concrète pour avancer. Si c’est la première fois que je craque, c’est la troisième fois depuis le début de Carême que cette sensation m’étreint. Ce qui devient central, c’est le moment où le geste s’impose, ce qu’il vient prendre en charge, et comment, petit à petit, un autre rapport peut se construire à cet endroit-là. Je n’ai pas encore trouvé la recette miracle pour remplacer la nourriture dans la régulation émotionnelle.
J’aurai tenu cinq semaines sans grignotage. Hier, c’était le trop-plein de stress et de frustrations. Je ne culpabilise pas. Je prends acte. Et je repars.