
Ces choses que je ne fais plus, mais qui me faisaient pourtant du bien.
Je pourrais chercher des ressources, des méthodes, des conseils. Mais je vais plutôt aller là où ça parle vraiment : dans ce qui a existé, dans ce qui a compté, dans ce qui a nourri, sans passer par des détours théoriques.
La musique, par exemple. Pendant longtemps, elle a occupé une place importante. Pourtant, si je suis honnête, ce n’était pas tant la musique en elle-même qui me portait que tout ce qui l’entourait. Le groupe, les répétitions, les copains, les bières partagées, les scènes. Il y avait là une forme de vie collective, une intensité que je ne retrouve plus aujourd’hui. Ce n’est pas simplement une pratique qui s’est arrêtée, c’est tout un monde qui s’est refermé. Et ce monde demandait du temps, de la disponibilité, une forme de légèreté aussi. Avec les enfants, avec les rythmes actuels, cet espace s’est progressivement dissous. Je pensais qu’en grandissant, ils me redonneraient du temps. C’est l’inverse qui s’est produit. La vie s’est densifiée. Pour le mieux : j’adore passer du temps avec mes enfants, bien plus que la musique.
Il y a eu aussi les lectures. Essais, théologie, philosophie. Pendant des années, cela a constitué une matière vivante, stimulante. J’y ai construit des repères, des lignes de force, une manière de penser. Aujourd’hui, quelque chose est arrivé à saturation. La théologie fait déjà partie de mon quotidien, elle traverse mon travail, mes accompagnements, mes prises de parole. Elle n’ouvre plus un espace de respiration, elle prolonge ce qui est déjà là. Quant à la philosophie, elle m’a façonné, mais elle ne me met plus en mouvement de la même manière. À part quelques compagnonnages comme celui de Michel de Montaigne, qui continue à faire résonner quelque chose de simple et d’incarné, le reste me laisse souvent à distance. Lire n’est plus un élan, c’est devenu une tâche potentielle parmi d’autres, mais qui ne m’appelle plus. Certains me diront que la théologie et la philosophie sont des sujets qui ne s’épuisent jamais. Peut-être bien qu’ils ont raison… mais cela n’enlève rien à ma lassitude. Plusieurs maisons d’édition chrétiennes et des auteurs m’ont encore envoyé des manuscrits à chroniquer et à critiquer sur mon blog. Je n’ai ni l’énergie ni ne trouve la motivation à mon plonger dedans. En plus d’avoir l’impression que tout se ressemble.
Il y a aussi ce goût ancien pour la collection. Enfant déjà, accumuler, classer, organiser me plaisait. Plus récemment, il y a eu les cartes avec les enfants, ces moments partagés autour de Pokémon. Mais eux-mêmes passent à autre chose, et moi je suis en train de faire l’inverse de collectionner : je trie, je vide, je désencombre. Ce qui m’a longtemps procuré du plaisir entre aujourd’hui en tension avec un besoin de simplification. Une fois que j’aurais de nouveau de la place, je me reprendrai peut-être (sûrement) de passion pour quelque chose de nouveau.
Et puis, certaines choses restent là, en arrière-plan.
Les bandes dessinées, les comics, les mangas. Un plaisir accessible, immédiat, qui demande peu d’effort et ouvre pourtant des mondes. Et pourtant, même cela s’est raréfié. Non pas par désintérêt, mais parce que les journées se remplissent autrement. Comme si même les plaisirs simples avaient besoin d’un espace que je ne leur donne plus.
Il y a aussi la poésie. Celle-là est plus étrange encore. Elle ne m’a jamais quitté complètement, mais elle ne s’exprime plus. Elle est là, en profondeur, comme une langue intérieure qui ne trouve plus son moment pour surgir. Écrire, lire, laisser venir les images… tout cela s’est comme suspendu. Et pourtant, je sais que c’est un lieu qui me touche au plus intime.
Alors la question arrive presque naturellement : est-ce que cela doit revenir par un effort, par une discipline, par une décision ? Ou est-ce que cela relève d’un mouvement plus organique, qui ne se décrète pas ? Ajouter des activités dans un emploi du temps déjà saturé ressemble vite à une extension du même problème. Organiser du loisir comme on organise du travail transforme ces espaces en obligations supplémentaires. Cela produit de la tension là où il y avait autrefois de la respiration. À l’inverse, attendre que tout revienne spontanément peut aussi figer les choses, laisser ces élans s’éteindre doucement faute d’attention. Du coup, je n’en sais rien.
Peut-être que l’enjeu ne se situe pas dans le fait de “reprendre” ces activités telles qu’elles étaient, mais dans la manière de recréer des conditions. Ce que ces pratiques avaient en commun, ce n’était pas leur forme, mais ce qu’elles rendaient possible : du lien, du déplacement, de l’intensité, une forme de présence à moi et aux autres.
Et peut-être que la question la plus juste n’est pas : “qu’est-ce que je dois remettre dans ma vie ?”, mais : “qu’est-ce que je veux laisser circuler à nouveau ?”. Je n’ai pas de réponses… Là pour l’instant, ce que j’aime et qui me fait du bien, ce sont les journées vides. Sans rien de planifié.
Glander, mater des films et des séries… Je ne pensais pas dire ça un jour, mais là, c’est ce qui me fait le plus de bien.