Journal de Bord – Carême 2026 #47

Nous sommes entré dans la semaine sainte. Plus qu’une semaine avant la fin de Carême. C’est passé plus vite que ce que je pensais.

En réalité, je ne vis pas vraiment la semaine sainte. Je travaille avec des textes. Je les lis, je les prépare, je les fais circuler dans des lieux très concrets. Et ce que j’entends partout, cette idée d’une montée vers Pâques, ne tient pas pour moi. Je lis ces textes comme un récit, avec une emphase mise sur la narration, oui. Mais ce récit ne monte pas. Il ne conduit pas vers un sommet, il ne prépare pas un accomplissement à mes yeux. C’est nous qui plaquons là-dessus un schéma narratif classique, une progression, une tension, une résolution et qui considérons Pâques comme un paroxysme. Alors que pour moi, c’est simplement une ouverture.

Pendant l’Avent déjà, je constatais ce décalage : on organise l’attente comme si l’on savait ce qui doit advenir, alors que ce qui surgit échappe précisément à ce qu’on avait prévu. La naissance arrive comme un inattendu. Ici, c’est la même chose. On parle de résurrection comme d’un point d’arrivée, presque comme d’une évidence au bout du chemin. Mais si je me tiens sur le plan symbolique, une résurrection, si elle advient, ne peut pas être attendue comme on attend la fin d’une histoire bien construite. Elle échappe. Elle déborde et se dérobe. Elle ne vient pas valider le récit, elle le fait éclater précisément vers quelque chose d’inattendu.

Alors non, je ne vis pas de montée. Je vois un récit qui enlève les prises une à une, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien à attendre. Et c’est précisément là que quelque chose peut surgir, sans prévenir. Mais donc, comme dit, je ne vis pas la semaine sainte comme une « semaine sainte ».

Les Rameaux, pour moi, c’était un jour de repos après une semaine intense et avant une autre semaine bien intense qui précède mes vacances. Le Jeudi saint, j’ai rendez-vous, entre autre avec un résident alité, en fin de vie. Le Vendredi saint, c’est l’anniversaire de mon ex-femme. Je lui laisse les enfants pour la soirée. De mon côté, je récupère un peu, après les accompagnements de la semaine, après ce que ça remue, après les décès possibles. La veillée pascale, je la passe à la maison avec les enfants : on regardera probablement la suite de Star Wars sur le canapé. Et le dimanche de Pâques, on prépare les vacances et je termine mon Carême.

C’est ça, ma semaine sainte.

Rien ne se suspend. Rien ne s’intensifie. Rien ne prend une couleur particulière. La vie continue, avec ce qu’elle a de concret, de chargé, de banal aussi. Et au milieu de tout ça, les textes passent. Ils s’insèrent là-dedans, sans décor particulier, sans mise à part. Et finalement, ça me va bien. Parce que ça empêche précisément de fabriquer une ambiance, de produire du sacré, de se raconter qu’il se passe quelque chose de spécial. Ça laisse les textes à hauteur de vie. Là où ils peuvent vraiment toucher, ou pas. Là où ils rencontrent des corps fatigués, des relations en tension, des moments ordinaires.

Alors non, je ne vis pas la semaine sainte comme un temps à part. Je la vis comme tout le reste : au milieu du réel. Et c’est peut-être là, justement, que ça devient intéressant.


Et en même temps, je vois bien ce qui se joue autour de ces textes. Leur captation. Leur mise en forme. Leur assignation à un rythme précis, à une place définie, à une signification attendue. La liturgie ne se contente pas de les porter, elle les organise, elle les cadre, elle leur donne une trajectoire. Elle dit quand les lire, comment les entendre, ce qu’ils sont censés produire.

Ce n’est pas anodin. Et d’ailleurs, cela produit quelque chose de récurrent : à chaque grand temps liturgique, j’entends au moins un.e collègue qui me dit qu’il/elle ne sait pas comment se renouveler dans sa manière de parler de ce que l’on traverse : cela dit quelque chose. À force d’être inscrits dans un calendrier, dans une progression, dans une dramaturgie, ces textes finissent par devenir prévisibles. On sait où l’on va. On sait ce qui doit se passer. On sait ce qu’il faut en tirer. Et quelque chose, là-dedans, se referme. Ce qui pouvait surgir devient attendu. Ce qui pouvait déplacer devient familier. Alors il faut les incarner ? Mais l’expérience ne se commande pas… le réel surgit, et s’il décide de ne pas surgir dans le même rythme du calendrier, on ne peut rien y faire.

Je le vois très concrètement. Les gens entendent ces textes avec déjà une idée en tête. Les mots arrivent dans un espace déjà balisé. Et moi aussi, si je n’y prends pas garde, je peux très vite retomber dans cette manière de faire : accompagner, expliquer, relier, sécuriser.

Alors j’essaie de faire autrement. Je ne cherche pas à arracher ces textes à la liturgie — je travaille dedans, je fais avec. Mais j’essaie de ne pas les laisser se refermer sur leur fonction. De les laisser circuler avec un peu de jeu. De ne pas les ramener à ce qu’ils sont « censés dire ». De leur laisser la possibilité de déborder, ou de parler autrement. Et comme mes collègues, parfois je ne sais pas quoi dire. Alors je m’attache à un texte qui me traverse dans l’instant… Comme dit, la vie et ce qu’elle produit ne se contrôlent pas.

Et puis, si je ne sais pas quoi dire, je ne dis rien. Parce que c’est peut-être là que ça se joue encore. Dans cet écart minime. Dans ce moment où le texte ne colle plus tout à fait à ce qu’on attend de lui. Où il échappe un peu à la place qu’on lui a assignée. Et ça, ça ne dépend pas d’un temps liturgique particulier. Ça peut arriver n’importe quand. Dans un mardi banal. Dans une chambre d’EMS. Dans un silence un peu trop long. C’est là que je les attends, ces textes. Pas dans une montée programmée.

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